La grande réforme souhaitée par Emmanuel Macron dès sa campagne présidentielle de 2017, a engendré un fort ressentiment d’une partie de la population, cristallisé en ce moment par des manifestations d’ampleur appuyées par de grands syndicats. A l’heure ou ce sujet occupe le devant de la scène médiatique, avec des informations fusant de part et d’autre, nous vous proposons un état des lieux qui synthétise la situation autour de cet imbroglio.

Historique français

C’est en 1945, dans l’après–guerre, que le système par répartition fut mis en place dans notre pays. L’épargne individuelle des français avait été « détruite » par les deux guerres, l’inflation, et les années 30. Les premières décennies de ce système furent accompagnées d’un « baby boom », qui garantissait sa pérennité. Mais depuis les années 70 et la fin des « Trente Glorieuses », la démographie devint plus calme, et depuis lors, cette tendance s’est confirmée. Alfred Sauvy, grand économiste et démographe du 20ème siècle, prédisait qu’à partir de 2020, « les choses deviendraient difficiles », compte tenu de la natalité qui diminuait. 

En 1982, François Mitterrand abaissa l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans. Un nombre que François Fillon fit progresser à 62 ans en 2010. S’il est fondé de dire qu’aujourd’hui les conditions générales de travail sont moins difficiles qu’auparavant, ce qui a allongé la durée de vie moyenne, il était difficile de prolonger ce privilège de départ à 60 ans, car le taux de renouvellement des actifs n’est pas assuré (la natalité étant à plus de 1,9 enfants alors que le taux de régénération se situe à 2,1). En 1945, on dénombrait 3,5 actifs pour un retraité, à comparer aux 1,7 d’aujourd’hui.

Le système est donc incertain de nos jours. Le budget des retraites représente 13,8 % de la valeur ajoutée produite en France, et son financement provient à 77 % de cotisations sociales (salariales et patronales), qui ne recouvrent donc pas entièrement leur versement, complété par des subventions. La retraite moyenne se situe aussi à 1532 euros brut, avec un différentiel à souligner de plus de 400 euros d’écarts entre hommes et femmes. 

Quel système ?

La vision conduite par l’équipe d’Emmanuel Macron dès sa campagne de 2017, vise à simplifier la complexité administrative des systèmes de retraites, tout en voulant réguler les « injustices sociales » qui subsistent entre travailleurs du privé et du public, ces derniers étant plus avantagés sur cette question.

Alors pour y parvenir, quelles mesures a prévu l’exécutif ? Le Premier ministre Edouard Philippe a détaillé mercredi 11 décembre les aspects de cette réforme, devant le Conseil économique, social, et environnemental (CESE), composé des représentants des partenaires sociaux. Ce projet de loi de réforme devrait être prêt à la fin de l’année, soumis au Conseil des Ministres le 22 janvier, et discuté fin février au Parlement. 

Ce qui frappe le plus est sans conteste la fin des 42 régimes spéciaux au profit d’un seul système unifié à points. Celui-ci sonnerait le glas des privilèges pour les travailleurs du secteur public (fonctionnaires divers, cheminots de la SNCF…) qui bénéficient de versements plus favorables que ceux du privé, à richesse produite égale bien entendu. A la RATP, 3700 euros mensuels de retraite sont versés pour une carrière complète, et 59 % de ce financement provient de subventions, car ce régime indépendant est déficitaire. Tout comme celui de la SNCF, qui voit ses anciens employés toucher 2636 euros en moyenne. Un changement de système provoquerait de fait une diminution de leurs pensions.

Jean Pisany Ferry, économiste proche de Macron, résume à sa façon que cette réforme participera à : « Mettre en place l’égalité des règles, faciliter la mobilité à toutes les étapes de la vie ». Parce que la société d’aujourd’hui est effectivement plus mouvante, et que l’on change plus fréquemment de secteurs d’activité que lors du siècle passé. Tous les français, y compris les élus politiques (ministres et députés…), seraient assujettis au régime commun, même si cela reste difficile à envisager pour certaines professions (sénateurs…), et une retraite garantie de 1000 euros net minimum les attend, même après une carrière entière passée au SMIC. Toutefois, sur la question de l’âge de départ, des professions comme celles de policiers, pompiers, gardiens de prison, ou encore militaires pourraient toujours bénéficier d’une dérogation, car elles sont exposées à des « fonctions dangereuses ». Ces exceptions restent à définir dans le cadre de ce projet…

Evoquons désormais le concept de point qui caractérise ce chamboulement social. Le nombre de points accumulés au cours de sa carrière servirait de base pour chiffrer sa pension de retraite, alors que dans le régime général actuel une moyenne des « 25 meilleures années » était établie pour fixer ce montant. Pour une personne, le calcul de la retraite par points sera ainsi calculé : (Nombre de points de retraites acquis au cours de son carrière) X (Valeur de service du point de retraite (qui sera le même pour tout le monde)).La valeur de ce point devrait être fixé par les partenaires sociaux, et serait constituée « de manière paritaire de représentants des employeurs et salariés des secteurs privé et public, ainsi que de représentants des travailleurs indépendants des secteurs privé et public ». Cette fixation se devrait aussi de respecter la « règle d’or » budgétaire édictée par le gouvernement, qui oblige le régime à respecter un équilibre sur une période de 5 ans. Bien entendu, le Parlement sera tenu de valider la décision prise par un vote.

Autre aspect essentiel de cette grande réforme, le concept « d’âge pivot » ou « d’équilibre », qui est fixé à 64 ans par le Gouvernement. Si l’âge de départ légal restait de 62 ans, il faudrait partir à cet « âge pivot » pour bénéficier d’une retraite complète, à moins d’avoir pris part à certains « métiers difficiles ». Si l’on part en déca de cette limite, notre retraite pâtira d’un malus (de 5 % par an selon le rapport Delevoye), qui peut se convertir en bonus dans le cas contraire. 

Pour reprendre l’idée générale, l’entrée en vigueur du système de régime universel est prévue pour 2025, et les travailleurs qui partent à la retraite avant cette année ne seront pas intégrés à ce système. En ce qui concerne l’âge pivot, il est prévu pour 2027. Soit bien des années à « attendre », pour l’application d’un projet d’ampleur qui soulève bien des critiques…

Les critiques émises 

Selon l’économiste Olivier Delamarche, qui tient une émission sur RT France, « tout le monde va perdre », car le point doit être garanti et ne pas perdre de valeur », ce qui n’est pas assuré. Il argue que les problèmes auxquels nous sommes confrontés concernent notre démographie vieillissante, ainsi que notre niveau de croissance assez bas.

On pourrait lui rétorquer si la valeur ajoutée de la France augmente convenablement par rapport au nombre de retraités, ce système peut bien fonctionner avec un point qui ne se dégraisse pas. Sauf que rien ne confirme l’idée que le niveau moyen des pensions se stabilisera, si cette réforme est appliquée. En dépit de l’intention du Gouvernement qui pense à indexer le point de retraite sur le montant moyen des salaires, cette mesure serait en réalité très difficile à réaliser, car les difficultés budgétaires de l’Etat français sont déjà très grandes, avec un niveau de dette publique qui ne cesse de se creuser (https://www.cspolitique.fr/plus-de-2300-milliards-deuros-de-dette-publique-explication/).C’est la raison pour laquelle les français peinent à croire ce discours.

Autre critique formulée : La question de « l’âge pivot » qui devrait creuser les inégalités entre « retraités riches » et « retraités pauvres », car les plus aisés seront incités à poursuivre leur carrière car un bonus les attend, au contraire des moins lotis, qui pourraient se voir attribuer un malus s’ils ne poursuivent pas leurs carrières jusqu’à l’âge fixé de 64 ans. Nous avons affaire à un système égalitariste, ou bien le gouvernement, de tendance libérale, veut mettre sur le même plan les intérêts de chacun, et ce à rebours des « travailleurs d’Etat » (administration, SNCF..) qui sont à l’avant-garde de la contestation, pouvant justifier leur droits de retraites plus élevés par leur paies généralement raisonnables obtenues durant leurs carrière.

Enfin, les différents partis politiques de l’opposition contestent à leur manière cette réforme : Si La France Insoumise (LFI) engagée sur les questions sociales, combat ardemment un retour aux 60 ans, la droite classique incarné par Les Républicains (LR) souhaite réduire la charge des retraites dans la fonction publique. Enfin, Marine Le Pen du Rassemblement National,estime « qu’il n’y a que des perdants et que tout est à jeter dans cette réforme », qu’elle rejette donc à l’instar des deux autres partis cités.

L’affaire Delevoye

Ce lundi 16 décembre, Jean-Paul Delevoye, qui portait le projet depuis 2017 en sa qualité de « Secrétaire d’Etat aux retraites », a démissionné de son poste suite à ses oublis d’avoir déclaré 10 mandats sur 13 de sa vie politique, auprès de la Haute Autorité sur la transparence de la vie publique (HATPV). 

Laurent Pietraszewski, son successeur, vient tout juste d’être nommé, après avoir été élu député LREM en juin 2017, date à laquelle il intégra la politique, après une carrière passée dans le privé qui le conduisit DRH d’Auchan…

Les manifestations

Depuis le 5 décembre, des manifestations importantes ont cours et « rassemblent » des forces très diverses. Ce qui occasionne un bon nombre de transports en grève (RATP, SNCF…), entravant alors le service public de transports, notamment en région parisienne.

Le grand cortège syndical de ce mardi 17 décembre a réuni les forces suivantes : CFDT, CFTC, CGT, FO, CFE-CGC, FSU, Solidaires, ou encore Unsa, pour ne citer que les plus importantes. Selon les comptages respectifs du ministère ou bien de la CGT, on dénombrait à cette date entre 615 000 et 1,8 millions de manifestants à travers la France, dont 1,3 million en région parisienne pour la CGT, qui en dénombre également à 20 000 à Marseille ou 17 000 à Lyon, villes de province les plus « occupées ». Hospitaliers, cheminots, avocats, enseignants, les professions ne manquent pas, mais concernent avant tout celles bénéficiant encore de régimes spéciaux. C’est la raison pour laquelle selon l’IFOP, les villes de taille moyenne telles que Saint Brieuc en Bretagne, ou encore Mont de Marsan dans les Landes, enregistrent un taux de manifestants par habitant bien plus élevé que les métropoles, car le taux de fonctionnaires y est bien plus élevé. Il y a aussi un phénomène de concentration régional car l’Ouest français est généralement plus impliqué dans les manifestations, d’après ce même institut.

Si Philippe Martinez de la CGT ne veut pas voir disparaître les régimes spéciaux, ce n’est pas le cas de Laurent Berger de la CFDT, qui est lui partisan d’un régime unique, mais opposé à l’âge pivot de 64 ans, à cause de la pénibilité ressentie pour certains travaux. Ces grands syndicats sont unis contre la réforme mais désunis quant à leurs revendications. Ils ont appelé à poursuivre les contestations urbaines jusqu’aux fêtes de Noël, et au-delà de cette période, on ne peut savoir ce qu’il va en advenir. Car en France, la contestation progresse de plus en plus, et ce projet de réforme en est la parfaite illustration. Selon un dernier sondage Elabe pour BFM TV, 57 % des français sont opposés à cette réforme. La défiance est alors très importante, et Emmanuel Macron a envisagé une « amélioration possible » à propos de l’âge pivot qui est très contesté. Cela dit, il reste très déterminé dans son action, aux côtés d’Edouard Philippe, qui a reçu les grands syndicats ce mercredi 18 décembre à Matignon. La colère perdure, et ne devrait pas s’éteindre à l’encontre d’un Gouvernement qui dirige son pays contre une majorité de citoyens…

RD

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