Espagne – Depuis la fin de l’ère franquiste (1939-1975) et la mise en place d’un régime démocratique avec des élections, un bipartisme politique s’est installé entre le Parti Populaire espagnol, le PP, et le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, PSOE.

En 2011, le pays traverse une crise économique profonde marquée par le chômage, la dette publique et la corruption des élites politiques. Les protestations se multiplient, les citoyens ne trouvent plus aucun écho dans la scène partisane espagnole. C’est alors qu’une figure se détache du « Mouvement des Indignés » incarnant alors les revendications du pays : Pablo Iglesias, 36 ans, professeur de Science Politique à Madrid.

Sept ans plus tard, le Mouvement des Indignés est devenu le parti politique Podemos – “Nous pouvons” en espagnol. Il symbolise le renouveau que les citoyens espagnols attendaient, et arrive à s’imposer sur cette scène partisane qui les avait oubliés. Cependant, un scandale vient remettre en question cette subversivité tant revendiquée, de fait, Pablo Iglesias achète une villa luxueuse dans un quartier proche de Madrid, d’une valeur de 615 000 euros. Quelques années auparavant, il condamnait le ministre de l’Économie de l’époque pour un achat relativement similaire. Les critiques fusent, tant des adversaires qu’au sein même de Podemos pour qui cet achat est contraire à la ligne défendue par le parti. Pablo Iglesias échappe de peu à la fin de son poste de chef. Conformité ou subversivité : Podemos peut-il réellement choisir ?

Le contexte : particularité ou habitude ?

Avant de s’illustrer comme le troisième parti politique du pays mettant fin à la tradition du bipartisme politique, Podemos trouve ses racines dans le Mouvement des indignés, né lors des protestations de 2011. Il se décrit comme « antisystème, anti-élite et anticorruption », et exprime majoritairement la voix de la nouvelle génération inquiète pour son avenir et qui ne se retrouve pas dans la classe politique vieillissante. La détermination et l’ampleur du mouvement le conduiront à occuper la Puerta del Sol, l’une des places les plus emblématiques de Madrid ; où 6 à 8,5 millions de personnes sont comptabilisées à son apogée. Bien que le mouvement connaisse un réel succès, ce sont des actes concrets et politiques qui sont quémandés : le parti Podemos est ainsi créé en 2014.

Cependant, ce n’est pas la première fois qu’un mouvement de rue chamboule le jeu politique : un mouvement similaire mit fin, en 1989, aux régimes socialistes de l’Europe de l’Est. Ce mode d’expression contestataire mais pacifié dans l’espace public fait aujourd’hui pleinement partie de l’agenda militant. Il crée un contexte favorable au renouveau politique dont les membres de Podemos, et particulièrement Pablo Iglesias, ont su tirer avantage.

Le leader : charismatique ou original ?

La personnalité de Pablo Iglesias a également contribué à son ascension politique. Professeur de Science politique à l’Université Complutense de Madrid, et animateur et producteur de l’émission d’interviews La Tuerka, il se démarque des hommes politiques habituels. Il porte son idéologie antisystème jusqu’à sa garde-robe puisque c’est sans costume, avec un style de « monsieur tout le monde » qu’il entend se présenter.

Bien que ses actions semblent être un prolongement des convictions des Indignés, de nombreuses critiques soulignent le caractère limité de cet attrait original du parti. Comme la très grande majorité des partis politiques, le pouvoir en son sein est très centralisé et Podemos se construit essentiellement autour de la personnalité du leader charismatique et autoritaire Pablo Iglesias. Bien que d’apparence citoyen du monde, ce dernier possède également un certain capital : tant politique, de par sa profession, que social, de par les contacts que lui ont prodigués La Tuerka.

Cet équilibre, entre singularité mais crédibilité, a permis au parti d’obtenir ses droits d’entrée dans le champ politique. Mais comment se distinguer et se maintenir dans le jeu politique ?

Le jeu politique : distance ou conquête ?

De nombreuses critiques sont aujourd’hui adressées à l’encontre de ce parti concernant son entrée dans le jeu politique. À travers nombre de ses communications politiques, celui-ci se présente comme un joueur qui reste sur le banc du jeu politique et ne cherche en aucun cas la conquête du pouvoir. Mais les faits sont tout autres.

Ils tentent de se maintenir au pouvoir, notamment par les coalitions qui, bien qu’en 2016 avec Unidas Podemos ne lui avaient pas permis d’avoir une majorité au Parlement, le propulsent au gouvernement en 2020. Le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), adversaire de longue date qui a longtemps détenu le pouvoir décide de s’allier à Podemos pour exercer le pouvoir ensemble : Pedro Sanchez du PSOE en tant que chef du gouvernement et Pablo Iglesias en tant que Deuxième vice-président du gouvernement. Cette collaboration fait débat : le mouvement, qui se présentait comme non-conforme et anti-système, reconnaît la valeur et les principales règles du jeu politique, auquel il participe à travers des campagnes et coalitions.

Les adversaires, notamment ceux de droite, critiquent aussi le parti et dénoncent une forme d’ « entreprise de communication » : un parti qui, sur le marché politique, est considéré comme une entreprise qui promeut et vend son programme pour attirer des adhérents, des clients. En associant “entreprise” et “communication”, les détracteurs de Podemos le dénoncent de miser sur la forme avec des stratégies marketing et des montages vidéos clinquants. Ils jugent Podemos comme un mouvement composé de militants qui ne peuvent gérer les affaires.
À l’inverse de cette critique, d’autres dénoncent que le parti Podemos sait justement gérer les affaires politiques, mais qu’en le faisant, celui-ci perd de sa proximité avec les citoyens espagnols qui s’identifient à ses membres.

Podemos semble maintenir un équilibre entre subversivité et conformité qui jusqu’à son accession au pouvoir ne lui avait fait que très peu défaut, lui permettant de se maintenir dans le jeu politique et de réchapper au scandale de 2018. Cependant, depuis sa nouvelle place au Gouvernement, Pablo Iglesias semble enchaîner les faux pas : exercer le pouvoir est-il fait pour Podemos ? Le peut-il réellement ?

Christia Poirier, 25/11/2020

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