Le nouveau président américain, Joe Biden, a relancé l’espoir pour l’Europe et le monde d’une politique étrangère multilatérale que pourrait partiellement adopter les États-Unis. À l’heure où l’Asie met un coup d’accélérateur, et tandis que les puissances occidentales sont à la traîne, le démocrate et sa vice-présidente incarnent un hypothétique équilibre international. Retour sur l’équipe formée, les réalités, et les attentes.

Mardi, le président élu Joe Biden a annoncé le « retour d’une Amérique » qui serait prête à reprendre la main sur la scène internationale. Cela confirme, au moins partiellement, l’intention du duo Biden-Harris de remettre les États-Unis sur les rails du multilatéralisme, prenant le contre-pied de la politique isolationniste du président sortant Donald Trump. « L’Amérique avant tout » s’efface, et laisse une place possible à « L’Amérique avec les autres », dont rêvent les dirigeants européens.

Une équipe d’habitués

Une partie de la nouvelle équipe du gouvernement a été dévoilée dernièrement, éclairant encore un peu plus les grandes lignes de la future politique Biden. Parmi celle-ci, il y a une majorité d’habitués, et d’ex-cadres de l’ancien gouvernement Obama.

Anthony Blinken a notamment été nommé au poste de secrétaire d’État, ce qui lui attribue la direction de la diplomatie américaine. Celui-ci connaît les rouages du métier : il a d’abord été membre du conseil de la sécurité nationale sous Bill Clinton, puis sous Barack Obama où il fut également secrétaire d’État adjoint. Il est un conseiller de longue date du président élu, et connaît particulièrement bien la politique française, pays où il a passé une partie de sa jeunesse.

Certaines critiques lui ont été adressées de la part de démocrates progressistes, lui reprochant son interventionnisme militaire en Syrie, intervention pour laquelle il avait plaidé. On lui reproche également sa prise de position vis-à-vis de l’Arabie saoudite au début du conflit contre les rebelles Houthis au Yémen, où il avait pris la défense de ce dernier.
Jake Sullivan a quant à lui été nommé conseiller à la sécurité nationale. Il est également un proche du président élu M. Biden, avec lequel il a pu collaborer pendant les campagnes de Barack Obama. Cet ancien avocat de chez Faegre&Benson a également fait un passage au département d’État et à la Maison Blanche, et a de plus travaillé pour la Fondation Carnegie, qui œuvre pour la paix internationale.

John Kerry reste peut-être le plus habitué des habitués. 76 ans, vétéran décoré de la guerre du Vietnam, ancien secrétaire d’État de Barack Obama et ancien sénateur pendant près de 30 ans, ce poids lourds démocrate a déjà mené de nombreuses missions diplomatiques américaines. Il est nommé comme envoyé spécial sur le sujet du climat. C’est un expérimenté du dossier : il avait négocié l’Accord de Paris sur le climat en 2015.

Premières fois

Parmi l’équipe du futur gouvernement américain, il y a certaines nominations historiques qui ont été prises par Joe Biden. Janet Yellen, femme d’expérience dans le domaine économique, possède déjà le titre de la première femme à avoir présidé la Banque centrale américaine, la Fed. Elle est pressentie pour le poste de secrétaire au Trésor, et devrait donc devenir, pour la deuxième fois, la première femme à incarner ce rôle. Comme quoi il n’est jamais trop tard pour écrire l’histoire. Joe Biden ne dirait pas le contraire.

Autre nomination historique, celle de Avril Haines, qui devient à 51 ans la première femme directrice du Renseignement national. Cette ancienne de la CIA a également été critiquée par certains démocrates progressistes, lui reprochant – encore une fois – sa politique militaire. Surnommée la « reine des drones », elle avait participé à démocratiser l’utilisation des drones dans la stratégie offensive américaine. On lui reproche notamment d’avoir contribué à de nombreuses pertes civiles découlant de ces frappes.

Deux autres nominations historiques : Michèle Flournoy devrait probablement devenir la première femme ministre de la Défense américaine (sauf surprise). Très respectée au Pentagone, elle était notamment la numéro trois sous Barack Obama. Alejandro Mayorkas, quant à lui, devient le premier Hispanique à diriger le ministère de la Sécurité intérieure, supervisant notamment les questions d’immigration.

Partisans du multilatéralisme, connaissant les rouages du fonctionnement politique et diplomatique pour la plupart, jouant un rôle symbolique pour d’autres, l’équipe du gouvernement Biden possède du potentiel. Mike Pompeo, actuel chef de la diplomatie américaine, a critiqué le nouveau gouvernement qu’il juge trop « modéré », privilégiant de son côté les « vrais actes ». Critique qu’il partage avec les démocrates progressistes.

Les défis de Biden

Le mandat de Joe Biden ne risque pas d’être qualifié de calme. Les conditions dans lesquelles il reprend la présidence américaine sont inédites, autant sur un plan domestique qu’international.

Depuis Jimmy Carter en 1978, l’Amérique n’avait jamais été autant déchirée qu’elle l’est à présent. Les camps politiques se déchirent entre eux, donnant lieu à de nombreuses manifestations et révoltes, autant dans le camp démocrate que républicain. La pandémie de Covid-19 et la politique sociale de Donald Trump, jugée « désastreuse » par la plupart des médias et opinions publiques occidentales, y sont sûrement pour quelque chose. Un des premiers défis de Biden repose notamment sur le rétablissement de l’équilibre social américain, via par exemple la gestion de la crise sanitaire due à l’épidémie, qui reste une priorité. Les américains ne pourront pas tolérer de se sentir délaissés au profit de la politique étrangère.

Néanmoins, l’international est un défi de taille : il faut élaborer les grandes lignes du futur de la géopolitique mondiale, rétablir la confiance entre pays, définir les priorités et la position qu’adoptera les États-Unis sur certains sujets brûlants comme la montée du terrorisme, l’essor économique de l’Asie et de la Chine, les tensions dans les relations internationales…

En effet, « l’absence » des États-Unis sur la scène internationale durant les 4 dernières années a permis à certains pays, comme la Chine, de s’affirmer de plus en plus, menaçant l’équilibre mondial. La Russie ou la Turquie en ont également profité pour développer des stratégies d’influence ou d’hostilité. La politique de Biden privilégiera sûrement une tentative d’alliance plutôt que d’affrontement frontal avec les autocraties chinoises, russes ou turcs. Mais le sujet des droits de l’homme et de la démocratie risque de compliquer l’entente : Hong-Kong, Ouïghours, Arméniens, autant de discordes possibles entre les deux puissances. La position de M. Biden sera primordiale.

Pour répondre aux attentes européennes et occidentales concernant le futur des relations internationales, M. Biden a exprimé son désir de renouer avec les grands accords internationaux : Accord de Paris sur le climat, accord de Vienne sur le nucléaire iranien, un retour du financement de l’OMS, le traité Ciel Ouvert ou New Start avec la Russie. Nombre d’accords que le président Trump avait quitté durant sa présidence, dont le traité Ciel Ouvert dimanche dernier, 6 mois après l’annonce des États-Unis de se retirer. L’Europe accueille ces nouvelles avec un grand enthousiasme, elle qui se sentait un peu seule sur le plan international depuis 2016.

L’Europe est un sujet considérable. Le Vieux Continent, allié historique des États-Unis, est témoin de montées populistes et isolationnistes au sein de son union, mettant en danger l’équilibre européen global. Loin de venir à la rescousse de l’Europe, la présidence américaine attend un redressement européen, un renouveau de solidarité et de puissance qui lui manque depuis longtemps. En effet, si les États-Unis comptent revenir sur la scène mondiale, elle n’endossera plus le rôle de « gendarme du monde » pour autant : Biden compte d’ailleurs continuer la politique de retrait militaire, déjà engagée depuis Barack Obama.

La plus grande difficulté reste à rétablir le paysage stratégique, qui se brouille et se complexifie de plus en plus. Bipolarité Washington-Pékin, multipolarité au Moyen-Orient qui est une région cruciale vis-à-vis des futures relations israélo-américaines, montée en puissance des autocraties et recul de la démocratie mondiale, stratégies de désinformation ou d’influence, groupes non-étatiques et religieux… Une entente internationale sous l’égide du multilatéralisme et de la mondialisation est nécessaire pour former ce monde de paix et d’harmonie dont on rêve depuis les balbutiements de la Société des Nations. Les fractures qui apparaissent doivent être colmatées avant l’effondrement total. Les défis sont majeurs, et l’administration Biden se devra de les relever. La réponse des États-Unis, connus pour leur forte capacité de réaction aux crises internationales, est donc attendue par le monde entier.

Par Pierre Karst, le 26/11/2020

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