Syndicats : une crise de légitimité ?

En cette période de fortes mobilisations sociales contre la réforme des retraites, les organisations syndicales ont repris une place importante dans le débat public et dans le monde politique, tandis que les responsables syndicaux se font entendre sur toutes les ondes, à l’image de Laurent Berger (CFDT) et Philippe Martinez (CGT). Seulement, les syndicats souffrent d’une dégradation de leur image dans l’opinion publique, d’autant plus que les grèves dans les transports s’éternisent ; un récent sondage Elabe pour Les Echos a ainsi montré que 42 % des Français pensent que « les syndicats de salariés s’opposent trop au gouvernement » et 59 % que les syndicats sont plus un élément de blocage que de dialogue. Néanmoins, ils sont 46 % à estimer que « l’avis des syndicats n’est pas assez pris en compte » par l’exécutif.

Une fragilisation de la légitimité syndicale à replacer dans le temps long

En France, c’est la loi Waldeck-Rousseau de 1884 qui autorise la création des syndicats, en abrogeant la loi Le Chapelier de 1791 qui avait aboli toute forme de corporation dans l’esprit de la Révolution française. Dès lors, les syndicats commencent à se développer en France et dans les pays industrialisés, permettant la conquête de nouveaux acquis sociaux. Dans sa déclaration de 1948, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) définit les syndicats comme des « associations indépendantes de travailleurs ayant pour but de promouvoir et de défendre leurs intérêts ». En France, la liberté syndicale est un droit constitutionnel qui figure dans le préambule de la Constitution de 1946, et donc dans le bloc de constitutionnalité.

Cependant, si les syndicats ont joué un grand rôle dans les avancées sociales en France, leur légitimité est mise en cause aujourd’hui par la baisse du taux de syndicalisation. En effet, en 1980, près de 18 % des salariés français étaient membres d’une organisation syndicale. Aujourd’hui, ce chiffre s’est stabilisé autour de 8 %, alors même que la Commission européenne l’estime en moyenne à 25 % en Europe et qu’il dépasse les 70 % dans les pays scandinaves.

Des études de l’OCDE montrent à ce titre l’existence d’une corrélation positive entre le taux de syndiqués et la qualité du dialogue social du point de vue des employeurs. Autrement dit, plus les syndicats présentent d’adhérents au sein d’une entreprise ou d’un pays, plus les employeurs apprécient la coopération de ceux-ci. D’où une plus forte légitimité des syndicats.

Les raisons de cette baisse du taux de syndicalisation

Cette baisse puis cette stabilisation du pourcentage de salariés syndiqués autour de 8 % peut s’expliquer, selon une étude parue en 2014 dans la Lettre Trésor-Eco (n°119), principalement par trois facteurs : le fait que le poids des syndicats dans les négociations collectives ne dépende pas du nombre d’adhérents mais plutôt des résultats aux élections professionnelles ; le fait que le financement des syndicats n’est pas entièrement assuré par les adhérents mais aussi et en grande partie par l’État et les employeurs et organismes paritaires ; enfin, dans une perspective plus individualiste, le fait que l’adhésion à un syndicat n’apporte que peu d’avantages directs à un salarié.

L’économiste américain Mancur Olson avait notamment développé ce dernier point dans son livre Logique de l’action collective (1966) où il explique son concept du « paradoxe de l’action collective » : presque tous les salariés bénéficient eux-mêmes des avantages des syndicats sans être eux-mêmes syndiqués. C’est particulièrement vrai dans un pays comme la France où le taux de couverture conventionnelle est très élevé, à plus de 90 %. Ainsi, la plupart des salariés adoptent des comportements de « free-riders » ou « passagers clandestins » et bénéficient des avantages obtenus par les luttes syndicales sans prendre part à celles-ci en en assumant les aspects contraignants. Le fait d’apporter des avantages inhérents à l’adhésion à un syndicat peut être une manière de contrer ce phénomène.

Enfin, on peut aussi mettre en cause la structure de l’emploi et la nature des contrats de travail. La généralisation de l’intérim et des contrats à durée déterminée (CDD) est en effet un facteur de la baisse du taux de syndicalisation, puisque les salariés en situation d’intérim ou de CDD sont statistiquement moins enclins à adhérer à un syndicat que les salariés en CDI.

Le tournant de la crise des gilets jaunes

Enfin, la crise des gilets jaunes en novembre 2018 a porté un coup dur aux syndicats qui sont restés à l’écart de ce mouvement social alors qu’il était en pleine effervescence, puis ont tenté d’en prendre la tête sans véritablement de succès, avant d’y parvenir alors que le mouvement était déjà essoufflé depuis longtemps. Pour Jean-Marie Pernot (politologue, chercheur au CNRS) : « c’est la première fois que les syndicats sont restés en dehors d’un mouvement portant des revendications sociales importantes » ; en 1968, les syndicats étaient parvenus à réaliser une convergence des luttes avec la révolte étudiante, chose qui n’a pas été réalisée lors de la crise des gilets jaunes.

En effet, au tout début de la crise, les principaux syndicats étaient dans l’incertitude quant à l’attitude à adopter face au discours des gilets jaunes : ils faisaient preuve de frilosité devant les revendications antifiscales et la présence de groupes nationalistes dans les manifestations, amplifiée par le gouvernement. Arrivés trop tard en soutien aux manifestants, les syndicats ont perdu en crédibilité. Pire, le fait que les gilets jaunes aient réussi en quelques semaines seulement à obtenir du Président des mesures d’urgence comme la baisse de la CSG pour les retraités, alors que les syndicats y avaient échoué, a questionné sérieusement l’utilité et la légitimité de l’action syndicale.

Le déclin de la légitimité syndicale, pas insurmontable ?

Le succès relatif et la longévité du mouvement social contre la réforme des retraites montrent cependant que les syndicats ne sont pas totalement déchus. Ils peuvent encore regagner leur force d’antan en incitant les salariés à adhérer massivement aux organisations syndicales. Selon l’étude précédemment citée de la Lettre Trésor-Eco, les incitations fiscales ne semblent pas être un critère important de l’adhésion aux syndicats. Promouvoir le syndicalisme de services et le système de primes syndicales (à l’œuvre dans certains pays de l’OCDE et notamment en Belgique) pourrait se révéler plus efficace.

C. R.

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