Les Républicains français dans les pas des conservateurs britanniques ?

Le 12 décembre dernier le Premier ministre britannique Boris Johnson remportait triomphalement les élections générales en faisant remporter au parti conservateur 48 sièges de plus par rapport à la législature précédente, portant ainsi la majorité conservatrice à 365 sièges sur les 650 du parlement de Westminster, une majorité confortable qui devrait lui permettre de mettre enfin en œuvre le Brexit dont le principe a été approuvé par la majorité du peuple britannique il y a déjà plus de trois ans. Le parti conservateur est parvenu à reprendre certains fiefs du Labour Party dans les Midlands et même l’ancienne circonscription de Tony Blair. Cette victoire éclatante, et la défaite historique des travaillistes qui perdent 60 sièges, semble devoir beaucoup à la ligne claire défendue par Boris Johnson et à la façon dont il dirige le parti conservateur.

Parallèlement, la droite française semble être en perdition : le parti de droite historique, Les Républicains, héritier principal du mouvement gaulliste, s’est effondré au score de 8,5 % aux dernières élections européennes. Le diagnostic principal de cette déliquescence est sûrement la réduction drastique de l’espace politique entre le parti du Président Emmanuel Macron et le Front National. Ajoutons à cela le manque de clarté de la ligne politique défendue par LR et l’absence d’un véritable leader ainsi que le souvenir des différents renoncements du quinquennat Sarkozy. Une fois établi ce constat, une question nous vient à l’esprit : la droite française peut-elle s’inspirer du succès de Boris Johnson outre-manche pour relancer sa dynamique électorale ?

Bien sûr, il ne faudrait pas faire abstraction des différences structurelles entre la France et le Royaume-Uni : le bipartisme est beaucoup plus institutionnalisé chez nos voisins anglais, et le conservatisme politique y est beaucoup plus implanté, étant donné sa nature plutôt conciliante avec les principes du libéralisme, notamment économique, alors que le conservatisme français serait beaucoup plus intransigeant et, par conséquent, moins fédérateur, comme l’a régulièrement expliqué le philosophe anglais Roger Scruton.

Néanmoins, le triomphe de Boris Johnson semble pouvoir donner deux inspirations à la droite française, tant au niveau de la ligne politique, à la fois patriote et sociale, que du style, que l’on pourrait qualifier de « populiste » – au moins sur le plan rhétorique.

Ainsi, au niveau de la forme du discours porté par les conservateurs britanniques, certains élus LR n’ont pas manqué de louer la « clarté » de la ligne défendue par Boris Johnson. Alors que certains reprochent à la droite française ses ambiguïtés, son incapacité à prendre des positions fortes sur des sujets fondamentaux tels que l’intégration européenne ou l’immigration, les Tories auraient pris le risque d’assumer une ligne politique claire agrémentée d’une rhétorique populiste qui aurait fait son succès. Comme l’affirme Guillaume Larrivé, député LR de l’Yonne, « Quoi que l’on pense du Brexit, la victoire de Johnson et la défaite de Corbyn démontrent que, contrairement à l’adage, on ne reste dans l’ambiguïté qu’à son détriment. Avoir une ligne claire et s’y tenir, c’est la clef de la victoire ». De la même manière, Sébastien Pilard, vice-président du Conseil général des Pays de la Loire, secrétaire national LR et cofondateur de Sens Commun (mouvement politique issu de la Manif pour Tous et rattaché à LR) affirme dans un entretien accordé à Valeurs Actuelles : « En assumant une ligne claire, conservatrice et populaire sur le fond, transgressive et dynamique sur la forme, Boris Johnson a prouvé que la droite peut se réconcilier avec les classes populaires et ouvrières ».

Car c’est bien là effectivement l’enjeu ; mobiliser de nouveau les classes populaires, comme cela a pu être le cas en 2007. Pour le politologue Jérôme Sainte-Marie, Les Républicains se sont aujourd’hui repliés sur un socle électoral désormais insuffisant, constitué principalement par les retraités. Or, les retraités français, contrairement aux retraités britanniques, sont majoritairement hostiles à tout discours critique de l’intégration européenne. De plus, Emmanuel Macron occupe tout l’espace politique du libéralisme (tant sur le plan sociétal qu’économique), comme Tony Blair l’avait fait au Royaume-Uni. Face à cela, la stratégie de la droite sociale peut fonctionner : la revalorisation de 6 % du salaire minimum britannique en 2020 par Boris Johnson peut surprendre, mais il ne faut pas oublier que le parti conservateur n’a pris un tournant ultralibéral que dans les années 1980 sous l’influence de Margareth Thatcher. Il a toujours existé une droite sociale et soucieuse des classes populaires, plus encore en France qu’en Angleterre. Le problème pour les LR est que cette ligne sociale-patriote est déjà accaparée par le Front National, problème qui n’existe pas outre-manche pour des raisons structurelles que nous avons évoquées.

Pour l’historien Édouard Husson, les raisons de l’échec actuel des Républicains et par extension, de l’impossibilité de transposer en France la formule victorieuse de Boris Johnson, trouvent leurs racines dans les multiples renoncements et « trahisons » du quinquennat de Nicolas Sarkozy : « C’est sous Nicolas Sarkozy que cela s’est joué: s’il avait réalisé son programme de maîtrise de l’immigration, le pays ne se retrouverait pas confronté, de manière croissante, au déficit de son secteur hospitalier ou de la Sécurité Sociale, à l’inefficacité de ses investissements dans l’Éducation nationale – car notre incapacité à intégrer les nouveaux arrivants, trop nombreux, accroît continûment les difficultés des professeurs sur le terrain et les écarts de performance dans PISA; nous n’aurions pas les coûts énormes qu’engendre l’insécurité; nous pourrions investir dans nos infrastructures au lieu de voir notre balance des paiements constamment grevée par des transferts financiers vers les pays d’origine de ceux que nous accueillons sans capacité d’analyser leur situation réelle etc… ».

En définitive, la ligne défendue par Boris Johnson serait également vertueuse, mais le « cocufiage » des électeurs de Nicolas Sarkozy de 2007 ôterait par avance toute crédibilité à une campagne patriote et socialiste menée par la droite française : « S’inspirer de la victoire de Boris Johnson, c’est d’abord se demander comment réconcilier la droite des élites et la droite d’en bas. C’est imaginer ce « compromis » entre les « mondialisés » et les « enracinés » dont parle David Goodhart. J’y insiste : Nicolas Sarkozy a imaginé les contours d’un tel compromis, d’un pacte conservateur, dix ans avant Donald Trump ou Boris Johnson ! Mais il a échoué parce que sa majorité a cru cyniquement qu’on pouvait prendre les suffrages de la « droite périphérique » sans mettre en œuvre ce qu’elle souhaitait. » Mais alors, si la droite classique a perdu la crédibilité pour porter un discours à la fois social et identitaire, qui le peut ? Pour Jérôme Sainte-Marie, c’est le Front National de Marine Le Pen qui représente le mieux en France les idées et le style de Boris Johnson, en plus de partager son euroscepticisme. Cette dernière s’est d’ailleurs réjouie, sans équivoque, de la victoire du camp du Brexit le 12 décembre dernier.

C.R.

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