Les Municipales de 2020 : Carnets de campagne : Avant et après le vote :

Cet article puise des écrits datés d’avant et après le vote du second tour, afin de rendre compte plus abondamment de ce scrutin, mais aussi d’établir un lien entre la période précédant le vote sujette aux estimations, de la suivante qui nous donne les résultats officiels.

Avant l’élection : Le contexte général :

Depuis le 11 mai, qui marque la levée progressive du confinement, la crise de coronavirus ne s’est pas éteinte, et le risque de deuxième vague plane désormais  « au-dessus de nos têtes ». 

D’après Elabe, début mai, 66 % des français se disaient inquiets quant à la poursuite du virus. Tout comme 60 % d’entre eux ont également vu leur maire se faire élire au premier tour.

On peut se demander alors : Comment les électeurs vont- ils réagir, sur plus de 18 millions de convoqués ? Le scrutin va-t-il profiter aux maires sortants, sans campagne concrète de terrain ? En tout cas, le taux d’abstention fut historique au premier tour, avec seulement 44,5 % d’électeurs impliqués, juste avant l’annonce du confinement. Quant au second tour ? Sa participation est estimée à 38 %, d’après un sondage IFOP du 15 Juin. De quoi se poser des questions sur la légitimité du vote, si une telle abstention se concrétisait…

Des règles strictes :

Dans la juste mesure de protéger au mieux la population, tout en voulant limiter l’abstention, les conditions sanitaires vont être renforcées, sur l’ensemble des bureaux de votenationaux …. Avec :

  • La présence d’un point d’eau obligatoire dans chaque bureau de vote. Pour assurer un nettoyage systématique des mains, via du gel hydro-alcoolique, ou bien savon qui seront fournis aux électeurs. 
  • Toutes les personnes présentes devront porter un masque et ne pas toucher le rideau de leurs isoloirs de vote. Le président et ses assesseurs revêtiront même un masque chirurgical. 
  • La distance d’un mètre physique entre les personnes d’un même bureau, qui fixera un plafond de personnes.
  • L’estampillage, qui consiste à tamponner la carte d’identité après signature de la liste d’émargement, ne sera pas obligatoire. Pour les récalcitrants à se déplacer, des dispositions seront prises pour faciliter leur vote à distance. Enfin, en option, certaines communes testeront leurs assesseurs.

Les tendances par ville :

A Lyon :

Dans la « capitale des Gaules », qui comporte deux scrutins intriqués, fait unique en France, la Métropole incarne l’institution du pouvoir, tandis que la Mairie en représente le symbole.

Dans cette mesure, le baron local Gérard Collomb, en place depuis près de 20 ans, a logiquement briguéla Métropole. Il est maintenant en difficulté, car sa liste est arrivée quatrième au premier tour. Depuis, l’ex Ministre de l’Intérieur a fait alliance avec Les Républicains, son ancien adversaire, représenté par François-Noel Buffet, à qui Collomb a cédé la tête de liste.

Pourquoi faire un tel geste ? Dans le but de contrer les Verts qu’il estime néfaste pour le développement économique, mais aussi la liste de David Kimelfeld, actuel président de la Métropole, qui avait fait scission avec lui en 2019, après l’avoir soutenu de longues années…

D’après le dernier sondage d’IFOP-Fiducial pour la Métropole, nous avons les Verts de Bruno Bernard en tête qui recueillent 37 % des opinions, suivis de 32 % pour l’alliance de Collomb, enfin Kimelfeld pointe à 26 %. Affaire à suivre…

Du côté de la ville proprement dite, Grégory Doucet des Verts est arrivé largement en tête au premier tour avec plus de 28 % des suffrages. Là aussi, pour contrer cela, Les Républicains et « marcheurs » ont fait alliance. Cette tendance écolo n’est d’ailleurs pas exclusive dans le monde des Métropoles françaises.

Ailleurs en France :

Nous pouvons observer que généralement, dans les grandes villes, La République en Marche est en difficulté pour un parti qui dispose de la présidence nationale, et des candidats investis en son nom. Toutefois, il n’est pas aisé pour une formation bien jeune de disposer d’assises territoriales en seulement trois ans d’existence.

Du côté des Républicains, il n’y a pas d’embellie particulière, mais des conquêtes sont possibles… Quant au Rassemblement National, il est en bonne posture d’investir une ville qui dépasse les 100 000 habitants, à savoir Perpignan, avec le célèbre Louis Aliot au coude à coude avec Jean-Marc Pujol, maire LR en placedepuis 2009.

Si l’on s’en tient encore aux sondages, tout comme aux scores du premier tour, Europe Ecologie Les Verts semble bien être le seul parti galvanisé, ou conforté par cette crise sanitaire. Outre Lyon, la poussée des Verts (alliés classiques au PS dans le cadre du second tour), se vérifie dans plusieurs grandes villes, parmi lesquelles Bordeaux, Strasbourg, Lille, Montpellier, ou bien Marseille.

Dans le chef-lieu de Provence, le dernier sondage, fait par IFOP, nous donne : 36 % pour Michèle Rubirola, tête de liste socialiste d’une alliance entre EELV et le PS ; ensuite 29 % pour Martine Vassal qui représente LR, mais aussi avant tout la succession de l’emblématique Jean-Claude Gaudin, qui quitte le navire après plus de 20 ans de règne ; enfin Stéphane Ravier du RN récolte 22 % des opinions.

Et pour ce qui est de Paris, la dernière enquête Elabe- Berger Levrault, nous indique : 45 points pour Anne Hidalgo (EELV/ PS), 35 pour Rachida Dati (LR), enfin 18 pour Agnès Buzyn (LREM-UDI-MODEM) …

Le gouvernement face aux Municipales :

Du côté du gouvernement, malgré les dires de Jean-Yves Le Drian, Ministre des Affaires étrangères, qui affirme que « l’heure n’est pas aux supputations », l’élection n’est pas dédaignée pour autant, car les tenants du pouvoir central savent à quel point cette étape s’inscrit dans un long processus qui les conduit à la présidentielle de 2022. En effet, les résultats des grandes villes seront, pour les électeurs français, une manière d’évaluer les candidats, tout comme les entités qu’ils représentent, car aucun futur « grand maire » élu n’échappe à cette logique des grands partis, qui « noyautent » les Métropoles. 

S’il est pertinent de rappeler que les Municipales sont avant tout un scrutin de terrain, de candidat, et non de marque politique, cette échéance ne laisse toutefois pas une influence indemne sur l’image des formations politiques. C’est un facteur psychologique prépondérant, dans l’optique de l’échéance suprême. Par exemple, si les candidats investis par LREM connaissent tous une « déroute », ce sera cuisant pour la légitimité du parti présidentiel.

D’ailleurs, comme nous mentionnons les électeurs des Métropoles qui représentent la majorité des électeurs convoqués ce dimanche, force est de constater que la présidentielle se joue en partie dans ces « territoires », sans lesquels Emmanuel Macron n’aurait pas gagné en 2017. Trois ans après son élection, ce dernier n’est pas perçu comme un « candidat écolo », alors que les revendications en ce sens explosent. En cas de succès des « Verts » dimanche prochain, reste à savoir si les votes écolos locaux se traduiront en suffrages équivalents au niveau national…

En dehors du calcul électoral, ces élections pourraient aussi faire basculer le Gouvernement, à court-terme.

Au Havre, Edouard Philippe, Premier Ministre, est en lice. D’après l’IFOP, il bénéficie d’une côte de popularité positive (50 %, contre 38 % pour Macron…). Il est aussi crédité par le même institut d’un mince matelas d’avance avec 53 % de votes exprimés au second tour devant Jean-Paul Lecoq (PCF/ LFI). S’il l’emporte, il y a de bonnes chances pour qu’il cède sa place de Premier Ministre ; ce serait un choc majeur alors qu’il occupe Matignon depuis trois ans, et qu’il faudrait renommer un nouveau chef de gouvernement, impliquant de facto, sa recomposition totale.

Dans le même temps, des membres de l’exécutif que sont Nicole Belloubet, Ministre de la Justice, Franck Riester, Ministrede la Culture, Muriel Penicaud, Ministre du Travail, ou bien encore Christophe Castaner, Ministre de l’Intérieur, pourraient tous se voir évincer prochainement, étant fortement contestés. Peut être à l’occasion du départ d’Edouard Philippe. 

En tout cas, il est difficile de croire que les gens de l’exécutif sont indifférents à cette élection. Pour toutes les raisons citées, qui ne manquent pas, elle conditionnera surement leur avenir proche, ainsi que celui de la France …

Après le vote : le premier parti : l’abstention reine :

Fait majeur de ce scrutin, l’abstention énorme, surnommée « insurrection froide » par Jean-Luc Mélenchon, a touché une bonne majorité de convoqués, soit 58,4 % des inscrits. Cela signifie que la participation s’éleva à 41,6 %, contre 38 % de prévu. C’est sans précédent pour une Municipale lors de la Cinquième République, alors que ce scrutin constitue normalement l’élection la plus concrète qui soit, c’est-à-dire de terrain et en lien direct avec les habitants d’une commune. On pourrait alors penser que cela vient du rejet que les habitants des grandes villes ont pour le système des grands partis, mais cette thèse ne semble pas pertinente, étant donné qu’au premier tour, il y avait déjà 55,5 % de récalcitrants sur l’ensemble de la population française. Ce phénomène s’explique bien entendu d’abord par la menace du virus, présente lors des deux tours, mais aussi d’un désamour croissant des français pour la vie politique, qui s’étiole de suffrage en suffrage. Pour preuve, voici le taux d’abstention du second tour aux Municipales depuis les années 80 :

1983  20,32 %

1989  26,91 %

1995 32,02 %

2001  34,04 %

2008  34,80 %

2014  37,87 %

2020  58,4 %

Du côté des résultats : une fausse vague verte :

« Les Verts », tirant parti des préoccupations présentes, mais aussi du vote des grandes villes, ou bien ils sont implantés, semblent être les grands vainqueurs de ces élections. Rappelons qu’avant le vote, une seule ville de plus de 100 000 habitants revenait à leur régence, à savoir Grenoble qu’ils ont reconquise. Désormais, on pourra y ajouter à cela les noms prestigieux de Lyon, Tours, Besançon, Annecy, Poitiers, Annecy, ou encore Bordeaux et Strasbourg, qui ont vu des têtes de listes vertes remporter le suffrage. Mais il y aussi des grandes villes ou ils ont gagné dans le cadre d’alliances, sans toutefois gagner la place de maire. Preuves à l’appui à travers ce bilan qui traitent des bouleversements à retenir dans les grandes villes :

  • Dans la triangulaire de la mairie de Lyon, l’écolo Grégory Doucet l’a emporté à 52,4 % des suffrages, gagnant la majorité des sièges ! Quant à la Métropole, les Verts de Bruno Bernard se sont aussi imposé, avec plus de 42 % des votes, évinçant la liste d’alliance de Gérard Collomb, qui pointe à 31 %. Un tournant donc, mais pas étonnant vis-à-vis du dernier sondage, qui classait les listes dans le même ordre.
  • Engagé dans la cité girondine, Pierre Hurmic a évincé Nicolas Florian, maire en place des LR, en rassemblant 46 % des votes.
  • A Strasbourg, l’écologiste Jeanne Barseghian l’a emporté à 41 %. Et à Annecy, dirigée par le centre-droit depuis plus de 60 ans, la donne a aussi changé en faveurs des Verts de François Astorg qui l’emportent dans un mouchoir de poche, à 44,74 %, contre 44, 64 % pour la liste rivale de Jean-Luc Rigaut, en place depuis 2007.
  • A Lille, plus grande ville du Nord, Martine Aubry, en poste depuis 2001,gagne son quatrième mandat, devançant la liste des Verts de 227 voix … Une grande ville de plus sur le point d’être gagné.
  • A Montpellier ou Marseille, les Verts ont gagné mais sans tête de liste, dans le cadre d’alliances avec « des courants de gauche ». Ce fut le cas à Marseille ou Michèle Rubirola, ancienne membre du parti « les Verts », l’emporte à 38 %, et vient d’être élue maire par le nouveau conseil municipal, alors que sa nomination pouvait basculer, si le Rassemblement National ne s’était pas abstenu, en refusant de voter pour la droite, arrivée seconde …
  • A Perpignan, Le Rassemblement National « conquiert » sa première ville de plus de 100 000 habitants, pendant que Louis Aliot a nettement exprimé son détachement au parti lors de ce scrutin.
  • Toutefois, il faut tempérer l’embellie annoncée des écolos, car en dépit de conquêtes spectaculaires, sur 41 villes de plus de 100 000 habitants (hors Marseille), on recense 7 villes écolos, 16 de gauche, 15 de droite, 2 majorités présidentielles, et 1 RN. Si on élargit le champ aux 454 villes de plus de 20 000 habitants, on en trouve 261 de droite, 149 de gauche, 21 du parti présidentiel, 12 des Verts, et 6 du RN. Ces données sont rapportées par Guillaume Tabard du Figaro.

L’échec de LREM et le sort du gouvernement :

Les « marcheurs » ont bien reçu une claque lors de ce scrutin, pâtissant des mauvais résultats gouvernementaux, tout comme de leur manque d’ancrage territorial. A Lyon, ancien fief de la Macronie, Gérard Collomb s’est fait évincer, et à Paris, Agnès Buzyn, récente Ministre de la Santé contestée pour sa gestion de la crise virale, n’a pas fait mieux qu’au premier tour malgré la triangulaire, affichant 13  %, loin derrière Anne Hidalgo à 48 %, et Rachida Dati, 34 %. Là aussi, Les Verts étaient alliés à la liste gagnante, la victoire leur conférant des sièges au nouveau conseil de la ville.

Quand à Edouard Philippe, il a été élu sans surprise dans son fief havrais, à plus de 58 %, soit 5 points au- dessus des dernières prévisions. Son élection donnant suite à une réunion avec le président Macron, celle-ci déboucha sur sa démission annoncée du gouvernement. Un fait disruptif alors qu’il était en poste depuis 3 ans. Dans la foulée de ce départ, son remplaçant a vite été trouvé en la personne de Jean-Castex, haut fonctionnaire de droite passé par l’ENA, et qui coordonna la sortie du confinement. Mais particularité oblige, ce natif de Gascogne (Gers) à l’accent prononcé, fut élu maire de Prades (Pyrénées Orientales) de 2008 à 2020. Une image qui clive avec celle de l’énarque classique, déconnecté des réalités locales.

En ce moment, les tractations pour un nouveau gouvernement se déroulent, et devraient cristalliser d’importants changements refondant la présidence. Le remaniement pourrait être d’ampleur, au vu de la contestation de certains ministres. De par ce type de répercussions, les Municipales représentent bien un détonateur politique de grande importance, bien au-delà même du sort de nos chères communes.

Roméo Delphin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *