Le retour des camps de concentration au XXIème siècle : défaillance de mémoire ?

Une vague bleue a envahi les médias le 1 octobre dernier, jour du 71ème anniversaire de la République Populaire de Chine (RPC). Le résultat d’une campagne digitale de sensibilisation à la cause des Ouighours lancée par le député européen Raphael Glucksmann et son assistant Pierre Bussière. 

Ces derniers ont appelé les internautes à partager comme signe de solidarité la couleur du drapeau des Ouighours, un peuple turcophone, principalement musulman et peuplant l’Asie centrale depuis plus d’un millénaire.  

Treize millions d’entre eux vivent actuellement dans la province chinoise du Xinjiang et depuis 2016, plus d’un million d’entre eux auraient été déportés dans des camps de concentration. 

En novembre 2019, le New York Times a publié les Xinjiang Papers, un rapport secret de plus de 400 pages promulguant la répression de ce peuple. Dans ce rapport, Xi Jinping, président de la RPC depuis 2013, aurait commandité de n’avoir « aucune pitié avec le peuple ouighours » et d’« utiliser les outils de la dictature populaire pour éliminer l’islam radical dans la province du Xinjiang ».

Cette politique de répression de masse trouve prétexte dans la « guerre contre le terrorisme » menée par Pékin depuis l’attentat du 1er mars 2014 à la gare de Kunming, perpétré par un groupe séparatiste ouighour djihadiste. 

Depuis, les élites ouighours sont enfermées dans des « camps de rééducation », censés leur apprendre à devenir de « bons chinois » selon les termes du régime. En réalité, de nombreux témoignages de rescapés, dont celui de la lanceuse d’alerte Dilnur Reyhan ont démontré qu’il s’agit de camps de concentration. Un lavage de cerveau systématique y est opéré, qui passe par l’apprentissage du mandarin, la consommation forcée de porc et d’alcool contraire à la religion musulmane, ainsi que par des pratiques physiques effroyables :  torture, stérilisations des femmes, disparitions, viols… 

Hors des camps, le nihilisme de la culture ouïghoure s’effectue à travers la destruction de mosquées et autres sites culturels, la menace des familles des ouighours en situation de diaspora, à l’instar d’une surveillance orwellienne de la population. 

En effet, en février 2020, le spécialiste en sécurité informatique néerlandais Victor Gevers a révélé avoir consulté une base de données de 6,7 millions de coordonnées GPS fournies par la société chinoise SenseNet, qui commercialise des programmes de reconnaissance faciale, vend des caméras de surveillance et collabore activement avec la police chinoise, permettant aux autorités de traquer activement la population de la province. D’après cette base, 5 000 capteurs SenseNet seraient installés dans la seule capitale provinciale d’Urumqi.

Une surveillance renforcée par la politique du « faux cousin », qui consiste en des gardes venant habiter dans les foyers ouighours afin de contrôler leurs comportements. De même que par le placement de QR code sur les toits des maisons, donnant aux autorités un accès immédiat à toutes les données du foyer (identités et nombre d’individus, employeurs, dates de naissances, etc.). 

Un dispositif à la Big Brother déployé par le gouverneur du Xinjiang Chen Quanguo nommé en 2016, après le succès de cette méthode au Tibet, lui valant le surnom de « pacificateur ethnique ».

La Chine actuelle semble donc mener une dictature mêlant à la fois des méthodes de répression archaïques et des mesures technologiques de surveillance futuristes. 

Un retour vers le futur que Glucksmann a dénoncé il y a quelques jours sur le plateau de l’émission Quotidien. Selon lui, il est du ressort de chacun de déterminer si en tant que citoyens français, défenseurs de valeurs telles que la liberté, nous voulons tolérer un monde où ce genre de pratiques peuvent être une réalité : aujourd’hui en Chine, mais demain peut-être en France. 

Il a de plus invité chacun à mener une réflexion sur la signification du retour des camps de concentration au XXIème siècle, alors que nos livres d’histoire nous mettent en garde contre les erreurs d’un passé qui n’est pourtant pas si lointain.

D’où le lancement d’une campagne numérique de sensibilisation menée auprès de la jeunesse présente sur les réseaux sociaux tels qu’Instagram, Twitter, ou encore Facebook. Glucksmann décrit cette campagne comme un outil permettant aux jeunes citoyens de s’approprier le pouvoir démocratique, notamment en interpellant les dirigeants gouvernementaux ainsi qu’en faisant pression et en boycottant les groupes des marques dont nous sommes les consommateurs quotidiens (Nike, Adidas, Apple, Zara, etc.) qui exploitent la main d’œuvre ouïghoure. 

Une démarche qui semble faire ses preuves, puisque certaines comme H&M ont cessé toute relation avec leurs fournisseurs incriminés dans l’esclavage des Ouighours. Cependant, une pétition envoyée à l’Elysée le 3 octobre 2020 reste toujours dans l’attente d’une réponse de la part du président Emmanuel Macron. 

Laora Hoek

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