LE P4 DE WUHAN : UN LABORATOIRE ÉMANCIPÉ ?

Genèse du projet franco-chinois :

En 2003, la Chine est frappée par le SRAS, syndrome respiratoire aigu dû au coronavirus. Elle décide alors de mieux lutter contre les maladies infectieuses émergentes, et pour se faire, sollicite l’aide de la France – à la pointe dans ce domaine – avec laquelle les relations entretenues sont excellentes, sous la présidence de Jacques Chirac, grand passionné de l’Orient. En 2004, ce dernier scelle une alliance sanitaire avec son homologue Hu Jintao, lors d’un voyage à Pékin. Ils décident de s’associer dans la lutte contre les épidémies, ceci impliquant la future naissance d’un laboratoire P4.

C’est en Octobre 2004 que le premier ministre français Jean-Pierre Raffarin va rencontrer le grand médecin de Shanghai Chen Zhu, ami du président Jiang Zemin sur le départ, mais aussi francophile formé à l’Hôpital Saint-Louis dans les services d’un proche de Chirac, le Professeur Laurent Degos. La volonté de coopération sera cristallisée par la visite de Michel Barnier, ministre des affaires étrangères en poste, qui signera un accord sur le transfert du laboratoire. Rappelons que si le corps politique était favorable à un tel projet, tout comme une partie du corps médical dont Bernard Kouchner fait partie,il y avait aussi un camp de réticence chez les spécialistes de la non-prolifération, aux Affaires étrangères et à la Défense, en passant par la SGDSN, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité Nationale, ainsi que les milieux de la recherche. Les motifs invoqués ? Le labo pourrait servir d’arsenal biologique. Mais aussi le fait que contrairement aux sites nucléaires ou chimiques, il n’existe pas de contrôle international pour ce type de matériel sanitaire sensible. Est pointé également le manque de transparence sur l’utilisation faite des laboratoires mobiles P3 par la Chine, jugée trop opaque.

En 2008, le lyonnais Alain Mérieux, du même camp des politiques, et grand industriel pharmaceutique, prend la co-présidence du comité de pilotage formé. Et c’est en 2010 que les travaux commencent dans l’Institut de virologie situé à 13 km du centre-ville; ils se dérouleront jusqu’en 2015, avec l’achèvement de la construction. Cependant, Mérieux, déçu que la coopération ne se concrétise pas, quitte de son plein gré la présidence de la commission bilatérale, déclarant alors : « J’abandonne la co-présidence de l’outil très chinois. Il leur appartient, même s’il a été développé avec l’assistance technique de la France. »

Le but était bien de créer une relation étroite entre le P4 de Wuhan, et le P4 Jean Mérieux de Lyon, basé à Gerland. Le seul civil de France, qui vit le jour en 1999 avec la fondation Mérieux, puis transféra en 2004 sa gestion à l’Inserm (Institut national de la santé et recherche médicale).

Le 23 février 2017, l’ex Premier ministre Bernard Cazeneuve et la ministre de la Santé Marisol Touraine annoncent que 50 chercheurs français viendront en résidence au P4 de Wuhan pendant 5 ans, s’engageant à lui apporter une expertise technique, une formation pour améliorer le niveau de biosécurité du labo, et le lancement d’un programme de recherche commun. Finalement, aucun de ces chercheurs ne viendra dans ce labo, qui a complètement échappé du contrôle scientifique français. 

Monsieur Mérieux déclare enfin à Radio France que depuis 2016, il n’y a plus eu de coopération ou même de simple réunion. La collaboration s’est donc éteinte. C’est un échec diplomatique pour la France car la Chine a profité du financement et savoir-faire français, sans contrepartie majeure en retour. De plus, une quinzaine de PME très spécialisées ont prêté leur concours pour la construction de ce labo. Mais ce seront des entreprises chinoises qui assureront l’essentiel de la construction, à l’encontre de leurs concurrents français. De quoi susciter des critiques de la part d’un spécialiste français : « L’architecture d’un P4 est très complexe, l’agencement de ses espaces confinés requiert des techniques et des connaissances particulières. »

Poursuivant son chemin en solitaire, la structure obtient sa certification de laboratoire haute sécurité par les autorités chinoises en janvier 2017. Et depuis août 2017, elle est missionnée prioritairement par Pékin pour effectuer des recherches sur Ebola, Nipah et la fièvre hémorragique de Crimée-Congo. Le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère causé par un autre coronavirus, apparu en 2002-2003 en Chine) fait partie de ses projets d’étude à terme.

Antoine Izambard, affilié à Challenges, explique dans son ouvrage France-Chine : Les liaisons dangereuses, que le projet mettra de longues années à se concrétiser. Sa « cérémonie de réception » par l’Institut de virologie de Wuhan n’a en effet eu lieu qu’en juin 2016, ce dont se félicitait à l’époque l’ambassade de France en Chine, en rappelant que ce projet devait permettre « à la Chine, en partenariat pionnier avec la France, de mieux comprendre et prévenir les épidémies et les pandémies y compris les plus dangereuses comme la grippe aviaire, pour protéger la population chinoise et la santé mondiale. »

Alors comment expliquer ce délai. Notamment à cause des informations remontées par les services de renseignement hexagonaux (et américains) qui soupçonnent la Chine, au début des années 2000, de ne pas être totalement transparente dans sa démarche. « Ils avaient des craintes légitimes sur le fait que la Chine se serve de ce laboratoire P4 pour créer des armes biologiques », précise encore le journaliste à 20 Minutes. « La Chine avait promis qu’elle construirait cet unique laboratoire mais, depuis, il a été établi qu’elle avait caché la construction d’autres laboratoires P4 sur son territoire, notamment l’un dédié aux animaux à Harbin, ouvert en 2018 »  Et effectivement, d’après l’encyclopédie en ligne Wikipédia, la Chine abrite actuellement deux P4 opérationnels, à Wuhan et Harbin.

Il ajoute également : « Le laboratoire ne tourne pas à plein régime. Pour devenir un centre de haut niveau, il faut qu’il obtienne l’accréditation de l’OMS, qui lui permettrait de rejoindre son réseau de laboratoires. »

En janvier 2018, le laboratoire est inauguré, sa mise en exploitation démarre. Le Washington Post a même révélé dernièrement qu’au cours de cette même année, des membres de l’ambassade américaine ont fait une visite à l’Institut de virologie de Wuhan, et ont pointé auprès de Washington, l’insuffisance des mesures de sécurité prises dans ce laboratoire où l’on étudie les coronavirus issus des chauves-souris. L’Institut de virologie de Wuhan (Wuhan Institute of Virology) a bien participé à l’étude du lien entre les chauves-souris et les coronavirus en Chine, et a publié en mars 2019 un document révisé par des pairs qui avertissait que ce lien pourrait être à l’origine d’une future pandémie… Il semblerait que la prévision de l’Institut soit bel et bien devenue réalité,  et que le message de prévention du Washington Post aurait dû être davantage pris en considération…

Roméo Delphin

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