Le Coronavirus a-t-il consacré le triomphe de l’expertocratie ?

Il y a de ça quelques semaines, l’intellectuel québécois Mathieu Bock-Côté s’est fendu d’une chronique dans Le Figaro pour dénoncer « l’impasse de l’expertocratie » dans le cadre de la gestion de la crise sanitaire. Il s’emploie à dépeindre les contradictions qui font surface lorsque le pouvoir politique entend s’appuyer sur les experts pour justifier l’ensemble de ses décisions, prenant à cet effet l’exemple du Canada, où le Premier ministre Justin Trudeau avait dans un premier temps refusé d’instaurer le contrôle des frontières pour des motifs clairement idéologiques – le rejet de la « xénophobie » – avant de finalement s’y résoudre sous la pression des experts scientifiques.

De manière plus générale, on peut observer depuis plusieurs décennies une montée en puissance de la technocratie dont l’omniprésence médiatique des « experts » est un aspect essentiel. La crise du Covid-19 a rendu particulièrement saillant cet aspect de la société française. Une vaste étude menée par l’INA sur près de 100 millions de mots, soit 8000 heures de programmes sur les chaînes d’information en continu et 400 heures de programmes d’informations sur les chaînes historiques a permis de déterminer le temps d’antenne consacré au coronavirus. Entre le 16 et 22 mars, juste après l’annonce du confinement et peu avant le paroxysme de la crise, près de 75% du temps d’antenne était consacré au Covid et à ses implications. Dès lors que la crise du Covid-19 s’est retrouvée au cœur de l’actualité médiatique, les médecins ont été omniprésents dans les grands médias et particulièrement dans les chaînes d’information en continu. A contrario, on entendait assez peu les économistes alors que les conséquences économiques du confinement pouvaient s’avérer aussi graves que la crise du coronavirus elle-même.

La notion d’expertocratie est intimement liée à la modernité et à la complexification des rapports sociaux et du fonctionnement économique de la société. L’idée véhiculée par l’émergence de l’expertocratie, qui rejoint le principe général de la technocratie, c’est que la complexité des enjeux de la mondialisation libérale impose aux acteurs politiques – qui sont, dans le cadre de la démocratie représentative, le véhicule de la souveraineté populaire – de partager voire de déléguer leur responsabilité dans la prise de décisions avec des acteurs issus de la société civile et du marché, étant donné que seuls des experts aux compétences spécifiques peuvent parvenir à des résultats optimaux. Le problème de la technocratie apparaît de manière assez évidente : elle est assez peu compatible avec les principes fondamentaux de la démocratie. Mais certains peuvent soutenir que la complexification du monde étant inéluctable, il devient nécessaire d’attribuer aux experts une partie des responsabilités politiques, ce qui est défendable du point de vue du fonctionnement de la société. On peut estimer qu’on assiste depuis plusieurs années à un glissement du clivage droite-gauche en politique vers un clivage nationaliste-mondialiste – particulièrement identifiable au second tour des élections présidentielles de 2017 – puis vers un clivage populisme-technocratie qui semble de plus en plus saillant.

Cela a été particulièrement visible dans le cadre de la crise du Coronavirus, avec l’émergence d’un langage « scientifiquement correct » sur le modèle du politiquement correct qui est identifié par les populistes comme la cause principale de la crise de légitimité du pouvoir politique. Par ailleurs, les principaux dirigeants populistes comme Donald Trump ou Jair Bolsonaro sont ceux qui sont le plus attaqués par les experts et les médias à travers lesquels ils s’expriment pour leur gestion de la crise sanitaire. Néanmoins, les experts ne forment pas un bloc monolithique ; ils se contredisent entre eux, certains se veulent rassurants alors que d’autres ont un discours qu’on pourrait clairement qualifier d’anxiogène. La notion de « consensus scientifique » semble de plus en plus floue et difficile à atteindre (notons que l’on a entendu un certain nombre d’experts évoquer, à propos du professeur Raoult, un « populisme scientifique »).

Quoi qu’il en soit, la crise du Coronavirus a eu le mérite de mettre en lumière un clivage politique dont l’importance est parfois minimisée, entre les partisans d’une « technicisation » du pouvoir politique en s’appuyant sur les experts, et les « populistes » qui prétendent replacer le peuple au cœur du processus de décision. Quelques semaines après le déconfinement progressif de la France, on manque encore de recul pour établir un véritable pronostic, mais il semblerait que la crise sanitaire ait renforcé considérablement la légitimité des experts et leur présence médiatique. Nous verrons dans les mois prochains si cette tendance se confirme.

 C. R.

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