Alors que le sociologue américain Charles TILLY écrivit en 1975 “War made the state, and the state made war”, soit en français “La guerre a fabriqué l’État, et l’État a fabriqué la guerre” – The Formation of National States in Western Europe, son approche sur la corrélation entre la violence et l’État semble remise au goût du jour.

A été enregistrée le 20 octobre à l’Assemblée Nationale, puis adoptée le 24 novembre, la proposition de loi relative à la sécurité globale. Elle porte notamment sur le renforcement des pouvoirs de la police et la restriction quant à la diffusion d’images de policiers.

Jugée “injuste” et “liberticide” par les français, de nombreuses manifestations et conférences se sont tenues depuis son adoption pour en contester le fond, la forme et la portée : Le Groupe Socialiste Universitaire a d’ailleurs fait intervenir la sénatrice Marie-Pierre de la Gontrie lors d’une conférence en ligne le vendredi 11 décembre. Au cours de celle-ci, elle est revenue sur les imperfections des articles 22 et 25 respectivement l’usage de drones et le port des armes en dehors du service. Elle a également soulevé la problématique liée à l’article 24 qui dispose de l’interdiction de diffuser des vidéos et/ou images de policiers ayant pour intention de leur nuire. Il fait écho aux revendications policières à la suite de l’Affaire Magnanville en 2016, où un policier et sa compagne ont été assassinés à leur domicile.

Protéger la police, mais à quel prix ? Comment appréhender une telle proposition de loi en sachant qu’un certain nombre de violences policières n’auraient pas pu être dénoncées sans ces images et vidéos ?

Sans celles-ci, c’est le documentaire de David Dufresne « Un pays qui se tient sage » qui n’aurait pas pu voir le jour. Ce film revient sur le parcours des Gilets jaunes, ces deux dernières années, et notamment sur ce que l’on nomme communément les “violences/bavures policières” à l’encontre de ces derniers lors des manifestations. Il met en scène plusieurs témoignages de victimes, corrélées aux commentaires d’historiens, sociologues, politologues, membres de la police, sur un fond de vidéos amateurs prises lors des faits. Ils s’interrogent particulièrement sur la théorie du monopole de la violence/contrainte légitime de Max WEBER liée à ces évènements.

L’un des intervenants évoque subtilement le “contrat social” conclu entre la population et l’État : la population accorde de la légitimité à l’État afin qu’il la protège et maintienne l’ordre public. Mais les moyens pour parvenir à cette fin sont-ils tous légitimes ? Que se passe-t-il lorsque la population ne reconnaît plus l’État comme légitime à exercer cette contrainte ?
“Qu’est-ce qui se passe lorsque l’un des protagonistes ne respecte plus son deal ? Est-ce qu’il a toujours le droit d’exercer cette violence ?”,“On est dans un jeu de juste mesure entre la violence et la légitimité de l’usage de cette violence”, “Qui a la légitimité statutaire de dire “vous vous êtes violents ?”, ces extraits de questions et théories illustrent bel et bien cette thématique de la légitimité de l’État à monopoliser et exercer la violence.

Dans ce documentaire, on retrouve d’ailleurs un extrait du grand débat national – jeudi 7 mars 2019 – du Président Emmanuel Macron : “Ne parlez pas de répressions ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit.” Cet extrait est commenté par un intervenant, qui énonce que “Rien n’est caché, ce qu’il se passe est maintenant révélé à la face du monde par des vidéos qui sont amplifiées”. Peut-on toujours nier l’existence de violences policières ? Sans ces images, ces questions autour de la violence d’État auraient-elles pu voir le jour ?

L’examen de la loi relative à la sécurité globale au Sénat est donc prévu pour janvier 2021. Jugés “mal-écrits” par Marie-Pierre de la Gontrie, une réécriture des articles évoqués est d’ores et déjà planifiée…

Christia Poirier

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *