Un accord de cessez-le-feu a été négocié il y a quelques jours concernant le conflit du Haut-Karabakh, impliquant l’Arménie et l’Azerbaïdjan, mettant fin à six semaines d’hostilité. La Russie et la Turquie en sortent renforcées, tandis que l’Arménie doit faire face à quelques difficultés de taille.

Fin des combats

Six semaines, c’est le temps qu’il aura fallu aux azéris pour finalement faire capituler les Arméniens. Une capitulation annoncée par le premier Ministre arménien Nikol Pachinian sur sa page Facebook par un communiqué, exprimant avoir « signé une déclaration avec les présidents de la Russie et de l’Azerbaïdjan sur la fin de la guerre au Karabakh. » Le premier Ministre a également ajouté que c’était une initiative « incroyablement douloureuse pour moi et pour notre peuple. »

Suivant l’annonce de la capitulation, de violentes manifestations ont éclaté dans la capitale arménienne. Parmi les milliers d’arméniens présents, certains ont notamment fait irruption dans le siège du gouvernement, saccageant une grande partie des locaux. « Nikol est un traître » scandait le peuple arménien. L’Arménie, en plus d’une défaite culturelle, ethnique et militaire, fait face à une instabilité socio-politique interne qui n’est pas près de se résoudre. Plusieurs facteurs à cela : la gestion de la Covid19, la « faiblesse » de la capitulation, mais surtout l’impression qu’ont les acteurs de la jeunesse arménienne de ne pas se faire entendre par le gouvernement en place. Les risques d’une révolution civile ne sont pas infondés, et il faudra surveiller le pays dans les mois à venir.

Défaite militaire pour l’Arménie, victoire territoriale et dominatrice de l’Azerbaïdjan. L’armée azérie s’est offert la supériorité militaire en misant sur une stratégie de guerre dite « technologique », utilisant notamment des drones et mettant l’accent sur l’aviation. Les arméniens ont quant à eux adopté une défense plutôt « soviétique », basée sur des forces de frappes majoritairement terrestres.

Dans les termes de la négociation menée par Moscou, il est indiqué que l’Azerbaïdjan se voit attribuer le contrôle de sept districts limitrophes situés entre l’Arménie et la capitale du Haut-Karabakh. Un lieu stratégique, à proximité des deux nations. Ces sept districts avaient déjà été perdus par l’Azerbaïdjan au profit de l’Arménie lors de la première guerre 25 ans auparavant. Défaite culturelle pour l’Arménie, qui perd notamment la ville de Choucha (ou Chouchi), surnommée la « Jérusalem du Haut-Karabakh ». Double-importance de la ville : elle revêt une importance symbolique d’abord, mais également une valeur stratégique indéniable car fortifiée et située à proximité de la capitale de l’enclave. De son côté, l’Arménie sauve l’essentiel territorial : le corridor de Latchin, ainsi que le Haut-Karabakh dont le statut reste à définir.

Victoire Russe, avancée Turque

Autre engagement figurant dans l’accord de cessez-le-feu : une future présence militaire russe sur la ligne de contact entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan afin d’y garantir la paix. Victoire militaire azérie certes, mais victoire diplomatique russe d’abord. Moscou, grâce à l’accord négocié, redevient un des acteurs diplomatiques central de la région de Caucase. Une présence militaire d’environ 2000 soldats dans une zone à hautes tensions territoriales permet à la Russie de se repositionner sur l’échiquier politique et militaire d’Asie centrale. La Russie, soucieuse de ses relations, réussit à conserver une bonne entente diplomatique et commerciale avec l’Azerbaïdjan ainsi que la Turquie, tout en s’affirmant dans la région. Enfin, les russes instaurent une nouvelle dynamique dominante vis-à-vis des arméniens en leur rappelant leur importance : conclusion de l’accord pacifiste, fourniture du matériel militaire… en bref, l’Arménie se doit reconnaissante.

La Turquie quant à elle sort également du conflit en bonne position. Le président Erdogan a prononcé quelques mots quant à sa vision de l’accord : « Nous, la Turquie et le peuple turc, avons ressenti dans notre cœur depuis vingt-huit ans, avec nos frères azerbaïdjanais, cette douleur de l’occupation. La joie de nos frères azerbaïdjanais est notre joie, leur fierté est notre fierté. » Les territoires cédés par l’Arménie à l’Azerbaïdjan sont réclamés depuis un certain temps par la Turquie. Ils permettront à cette dernière de se positionner de manière stratégique, les Russes s’étant militairement imposés dans la région. Les deux pays s’accordent au moins sur un point : écarter les pays occidentaux de la région d’Asie-Centrale, chère à leurs yeux. Ankara comme Moscou désirent de l’influence dans la région, et la fin du conflit ouvre de nombreuses possibilités diplomatiques aux deux acteurs. Sous réserve d’une violation des termes, l’avenir nous dira comment la partie d’échecs russo-turque en Asie-Centrale évolue…

Par Pierre Karst, le 12/11/2020

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *