BARKHANE, L’ENLISEMENT SANS FIN :

Le ministère des Armées l’a annoncé ce dimanche 2 février : d’ici la fin du mois, 600 militaires de plus seront déployés au Sahel dans le cadre de l’opération Barkhane, portant ses moyens à 5100 soldats, mais aussi 800 véhicules présents, des logistiques comme des blindés. Une décision prise par le Président Emmanuel Macron, suite à la concertation avec la Défense.

Les moyens mis en œuvre : 

Les forces matérielles s’accroîtront de 30 blindés légers, 30 blindés lourds, plus une trentaine d’engins de logistique et commandement. La majorité des arrivants se concentrera sur le champ d’action principal, à savoir la région des trois frontières appelée Liptako, de part et d’autre du Mali, Burkina Faso, et du Niger. Le restant se joindra au G5 Sahel, afin d’accompagner ces pays au combat.

« Nous sortons d’une logique d’action coup de poing, retour en base arrière pour renforcer un maillage permanent », résume le Colonel Barbry. Pour cause, l’ennemi qui ensanglante la région est de retour, avec ardeur, depuis l’automne dernier soulevant de multiples attaques.  « Barkhane pourra ainsi mieux surveiller, et mieux couper les trafics d’approvisionnement logistique de l’EIGS » poursuit le Colonel. Ce changement a un certain coût d’une facture annuelle de l’ordre de 750 millions d’euros, un coût qui risque de s’amplifier encore.

Impliqué dans le combat, l’Etat tchadien va mettre en place un bataillon supplémentaire, et de leur côté, les tchèques attendent l’accord de leur parlement pour lever un contingent de 60 soldats. D’autres membres de l’UE sont attendus, mais pour l’heure, aucun autre ne se manifeste.

Le commandant d’état-major des armées (CEMA), le Général Lecointre affirme : « 4500 hommes au Sahel, c’est dérisoire. Si l’on compte les éléments de logistique, de soutien, et ceux qui sont de garde pour protéger nos emprises, je me trouve avec 2000 hommes au maximum dans cet immense espace ». 

La guerre et ses différents acteurs :

Barkhane est une opération militaire menée par l’Armée française au Sahel contre des groupes armés djihadistes qui commettent des attaques meurtrières contre les armées présentes ou encore les civils, estimées à plus de 6700 victimes depuis leurs débuts. 

Lancée en 2014 avec 3000 militaires et 400 véhicules, elle fait suite à l’opération Serval débutée un an plus tôt, et se déroule en partenariat avec les Etats de la zone, regroupés au sein du G5 Sahel mentionné ci-dessus.

Divers groupes sont présents, dont le plus prégnant est, sans nul doute, l’Etat islamique du Grand Sahara (EIGS). Né en 2015 d’une scission du groupe terroriste d’idéologie salafiste djihadiste Al-Mourabitoune provoquée par l’allégeance d’un de ses commandants, ce groupe fut reconnu par Daesh l’année suivante. En 2019, il intègre l’Etat islamique en Afrique en l’Ouest (EIAO), qui couvre une bien plus large zone.

En ce moment, on dénombre des milliers de soldats contre des centaines de djihadistes. Selon l’AFP qui trouve sa source auprès du corps militaire français, il y avait l’année dernière près de 2000 djihadistes qui combattaient, dont entre 1000 et 1400 au Mali. 

Selon une étude de 2019 par l’Institut d’Etudes de sécurité (ISS Africa), les groupes djihadistes sahéliens s’autofinancent grâce à des trafics locaux comme le trafic d’armes, une forme d’impôt sur le bétail, ou encore l’exploitation artisanale de l’or.

Les entraves de l’opération :

Pour l’heure, il est difficile d’endiguer la mouvance qui prend véritablement de l’importance en 2012, lors des débuts de la guerre du Mali. Elle voit l’action insurrectionnelle combinée des indépendantistes touaregs d’une part, mais aussi des groupes djihadistes d’autre part. Cette même année, des djihadistes finissent par contrôler l’essentiel du Nord du pays, dont certaines villes majeures comme Gao et Tombouctou. Début 2013, ils lancent une offensive sur le sud du pays, provoquant l’intervention française. C’est l’opération Serval, qui va permettre de libérer avec succès les territoires sous contrôle. Néanmoins, les groupes en question sont, depuis, retournés à la guérilla et au terrorisme, se dispersant davantage vers le Sud, lieu de refuge mais aussi de recrutement. Les faiblesses locales face à cette menace se manifestent par des Etats fragiles multi-ethniques, manquant de moyens, et à frontières poreuses. 

Marc-Antoine Pérouse de Monclos, auteur de « La guerre perdue, la France au Sahel » paru dernièrement, affirme notamment : « La solution est d’abord politique, avant d’être militaire, et tant que la réponse des armées africaines, nos alliées sur place, ne s’est pas améliorée, je ne vois pas très bien comment on va sortir de ce bourbier. Plus il y a de militaires français au Sahel, plus il y a de djihadistes. Plus des groupes vont vers le sud, plus ils recrutent car le Sud est beaucoup plus peuplé. A chaque fois, on est dans la réaction et pas du tout dans l’anticipation et la prévision stratégique dans la zone. C’est bien là le problème. »

L’africaniste et grand historien Bernard Lugan développe qu’il y a en réalité deux conflits : le premier est plus ancien et politique, car les Touaregs, nomades qui peuplent le Nord du Mali, ont déclenché une guerre en 2011- 2012, leur rôle politique étant brimé par la population sédentaire du sud, qui détient le pouvoir de ce pays car ultra-majoritaire. Ce problème peut être réglé uniquement par les autorités politiques africaines, et notamment maliennes, qui devront négocier et faire des concessions.

Le deuxième conflit est plus récent et engendré par le précédent. En effet, des djihadistes récupérant ces revendications, ont été chassés des territoires et villes dont ils avaient pris contrôle au Nord du pays, et sont descendus vers le Sud.

Il poursuit : « Sans la présence française, il est certain que la bande du Sahel connaîtrait un chaos total. Sa présence empêche la circulation djihadiste, mais aussi la contagion libyenne. Elle empêche la constitution de zones contrôlées, de créer des califats, émirats… Les autres armées sont assez impuissantes, hormis celle du Tchad qui joue un rôle un peu plus important.  La France n’a pas intérêt à mener cette guerre. Les raisons de cette intervention sont géostratégiques mais aussi amicales, sur des territoires anciennement colonisés. Sur place, il y a aussi un courant d’agitation contre la présence française, qui est pourtant garante de  « stabilité » dans cette région. La cause économique n’est pas valable, car moins de 0,25% du commerce extérieur de la France s’effectue avec les pays du Sahel. Quant à l’uranium, la production locale représente 1900 tonnes, sur les 63 000 tonnes produites dans le monde. Pourquoi ferions-nous la guerre pour de l’uranium alors que nous pouvons nous fournir ailleurs ? Nous n’avons que des coups à prendre et pas d’intérêts cachés. »

Le professeur voit alors comme solution l’abandon de la démocratie à l’occidentale, reposant sur le « un homme, une voix », dans des pays pourtant communautaires. Autre problème, la démographie, explosive, qui n’est pas contrôlée : « Je vois l’apocalypse, et ce d’abord pour l’Afrique. L’ennemi principal n’est d’abord pas le djihadisme, mais les touaregs séparatistes. Le djihadisme n’est que la surinfection de la plaie. On laisse tomber les Touaregs alors que l’on s’était appuyé sur eux lors de la colonisation. L’Algérie pourrait être un élément clé, mais sa constitution lui interdit de mener des opérations extérieures. »

Pour l’heure, la guerre est asymétrique, c’est-à-dire menée contre des forces matériellement insignifiantes, et sans représentation diplomatique. Cela diffère des guerres conventionnelles qui impliquent déclarations, négociations, et capitulations… C’est pourquoi il est difficile, voire impossible, de venir totalement à bout de l’ennemi, qui voit ses groupes armés en constante transformation.

Le Général Lecointre avait d’ailleurs prévenu en décembre, lors d’une visite au Mali : « Il n’y aura pas de victoire triomphante, avec défilé sur les Champs Elysées. »  Ca, c’est dit…

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