L’affaire Mila, la liberté d’expression, le droit au blasphème

Une vidéo « coup de gueule » postée le 18 janvier dernier sur Instagram par une adolescente iséroise de 16 ans a déclenché une vive polémique dans le monde politico-médiatique. Les commentateurs politiques ont pu déplorer d’une part l’engrenage désastreux et dangereux des réseaux sociaux, et d’autre part le retour d’une forme de délit de blasphème concernant en particulier la religion musulmane, allant jusqu’à se demander s’il est encore possible de critiquer l’islam en France sans recevoir des milliers de menaces de morts.

L’origine de l’affaire

Tout commence par une vidéo de quelques secondes postée le réseau social Instagram le samedi 18 janvier par Mila, une jeune lycéenne de la région lyonnaise. Celle-ci consiste en une réaction de l’adolescente à des insultes proférées par un abonné. Ce dernier n’avait pas supporté d’être recalé par la jeune fille, ouvertement lesbienne, alors qu’il la draguait avec insistance. Il l’aurait alors insultée copieusement (« sale pute », « sale française », « sale gouine ») et accusée d’islamophobie. Mila réagit alors à chaud en déclarant dans une courte vidéo son aversion envers la religion musulmane (« Le Coran il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam c’est de la merde […] »), tout en précisant à plusieurs reprises qu’elle vise l’islam en tant que religion et non les croyants. Suit alors un torrent d’insultes et de menaces de mort. Son adresse et son numéro de téléphone sont partagés sur les réseaux sociaux, et de nombreux internautes menacent de se rendre à son lycée pour la « punir ». Elle est convoquée par le chef d’établissement et provisoirement déscolarisée pour sa propre sécurité.

Réaction tardive des médias et de la classe politique

Bien que « l’affaire Mila » ait rapidement pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux, les médias et les politiques ne s’y intéressent pas immédiatement. C’est d’abord le site « Bellica » géré par la militante identitaire Solveig Mineo qui publie le 21 janvier le témoignage de l’adolescente, où elle affirme n’avoir jamais voulu s’en prendre aux adeptes d’une religion mais bien à la religion musulmane en elle-même. Elle ne s’est donc pas rendue coupable d’incitation à la haine raciale mais bien de blasphème, ce qui – a priori – n’est pas condamnable par la loi française.

On apprend quelques jours plus tard que le procureur de la république de Vienne (Isère) a ouvert deux enquêtes : la première visant les auteurs des nombreuses menaces de mort reçues par l’adolescente, la seconde contre Mila, pour un motif de « provocation à la haine religieuse ». L’affaire s’ébruite alors dans les médias, et de nombreuses personnalités médiatiques apportent leur soutien à la jeune fille ; les messages de soutien proviennent de familles politiques très variées, allant d’Inna Shevchenko (figure des Femen) à Marine le Pen et Nicolas Dupont-Aignan en passant par Zineb El Rhazoui et Stop Homophobie. On peut noter cependant l’absence ou du moins la faiblesse de la condamnation des menaces de mort subies par Mila dans la classe politique et en particulier au sein du parti présidentiel.

En effet, le sujet de l’islam est toujours brûlant d’autant plus après les récents attentats de ce début d’année. C’est pourquoi les soutiens de Mila se contentent généralement de condamner les menaces de mort d’où qu’elles viennent sans souligner la fanatisation d’une partie de la jeunesse musulmane. Les propos tenus par Abdallah Zekri, délégué général du CFCM, à l’antenne de Sud Radio, sont à ce titre emblématiques : « Ce n’est pas la liberté d’expression, ce sont des insultes, c’est de la provocation. […] Qu’elle assume les conséquences de ce qu’elle a dit ». La Secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a condamné ces propos « indignes d’un responsable politique ».

Le droit au blasphème remis en cause ?

Néanmoins, ce que laissent entendre les propos d’Abdallah Zekri, c’est le retour d’une forme de délit de blasphème de facto dans la société française, mais qui concernerait désormais toutes les religions sauf le catholicisme, dont on peut se moquer allègrement comme l’a fait récemment un humoriste sur France Inter sans recevoir des dizaines de milliers de menaces de mort et se voir placé sous protection policière.

Profitons-en pour effectuer un retour sur la notion de droit au blasphème. Le mot « blasphème » signifie étymologiquement « injure » ou « calomnie » mais a évolué au fil des siècles pour ne finir par désigner qu’exclusivement les injures proférées contre une religion. Comme le rappelle Anastasia Colosimo, professeur de théologie politique à Sciences Po Paris, il n’existe pas à proprement parler de droit au blasphème dans la législation française. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 – qui, rappelons-le, fait partie du bloc de constitutionnalité – laisse au législateur la responsabilité d’établir les limites de la liberté d’expression. La loi du 21 juillet 1881 sur la liberté de la presse abolit définitivement le délit de blasphème et d’atteinte à la morale religieuse. Néanmoins, la loi Pleven de 1972 vient amender ce régime de liberté d’expression presque intégral en créant un certain nombre de délits d’injure, de provocation « à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée », de diffamation, d’incitation à la violence, etc.

Cette nouvelle formulation soulève une ambiguïté : doit-on considérer qu’insulter une religion ou les figures et représentations qui l’accompagnent, constitue une offense délibérée envers les adeptes de cette religion ? C’est un problème complexe, que certains États européens ont décidé de résoudre en adoptant des protections législatives moins souples, au détriment de la liberté d’expression. C’est le cas notamment de l’Autriche ; le 25 octobre 2018, la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a validé la condamnation pour blasphème d’une personnalité autrichienne qui avait qualifié le prophète Mohamed de « pédophile » lors d’une conférence du FPÖ en 2009. La Cour a estimé qu’il fallait faire prévaloir la « paix religieuse ». La CEDH laisse une importante marge d’appréciation aux États-membres concernant la délimitation de la liberté d’expression. C’est pourquoi la condamnation a été validée, puisque la loi autrichienne condamne « l’humiliation du dogme religieux ». 

La France ne semble pas devoir être concernée prochainement par une refondation législative du droit au blasphème. En revanche, la liberté d’expression ne doit pas simplement être proclamée dans les lois ; les pouvoirs publics doivent aussi pouvoir garantir la sécurité de ceux qui en font usage, quel que soit leur positionnement idéologique. C’est pourquoi il est légitime de s’inquiéter de l’absence de réflexion profonde face à une radicalisation idéologique d’une partie de la jeunesse qui menace le plein exercice de la liberté d’expression en France.

C. R.

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