Affaire Griveaux : la fin de la distinction public/privé ?

« Griveaux est un con ». C’est par cette affirmation aussi succincte que triviale, que Serge July résume l’affaire qui a fait la une des grands quotidiens depuis vendredi dernier. « Quand on est un homme politique à l’époque des réseaux sociaux, on fait gaffe. Le mec, il ne fait pas gaffe, c’est un con ». Si cette déclaration pleine de bon sens du cofondateur de Libération souligne l’amateurisme et la naïveté de Benjamin Griveaux, précisons qu’elle prend place dans le cadre d’une condamnation quasi-unanime de l’atteinte extrêmement grave à la vie privée dont est victime l’ancienne tête de liste LREM à la mairie de Paris. Mais de quoi s’agit-il précisément ?

Au matin du vendredi 14 février 2020, l’ancien secrétaire d’État et porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux annonce officiellement son retrait de la course aux municipales de Paris dans laquelle il était engagé depuis juillet 2019. Cette décision est une conséquence directe de la diffusion sur internet, largement partagée, de vidéos intimes. L’affaire prend de l’ampleur rapidement, et notamment avec le partage malheureux du député ex-LREM Joachim Son-Forget. Samedi 15 dans l’après-midi, Benjamin Griveaux porte plainte contre X et le parquet de Paris ouvre une enquête. L’ensemble de la classe politique dénonce une violente atteinte à sa vie privée, rappelant que Benjamin Griveaux n’a en aucun cas un comportement qui puisse faire l’objet d’une sanction par la loi.

La diffusion des vidéos en question a été revendiquée, le jour même du retrait de Benjamin Griveaux, par l’activiste russe contestataire Piotr Pavlenski, placé en garde à vue samedi 15 février dans le cadre d’une autre affaire de violences commises le 31 décembre dernier. Cet artiste de 35 ans s’est notamment fait connaître en Russie pour des prises de position particulièrement subversives comme son soutien au groupe féministe des Pussy Riot, pour lequel il était allé jusqu’à se coudre les lèvres. Il avait également tenté d’incendier l’une des portes d’entrée de la Loubianka – le siège historique des services de sécurité russes – en 2015, infraction pour laquelle il n’avait écopé seulement d’une amende, décision étonnement magnanime de la justice russe.

Cependant, même s’il semble avéré qu’il soit effectivement à l’origine de la diffusion de ces vidéos, l’avocat de Benjamin Griveaux, Me Richard Malka, estime qu’il ne peut être le seul impliqué compte tenu de la complexité de l’opération et de sa faible maîtrise de la langue française. Par ailleurs, sa compagne Alexandra de Taddeo a été placée en garde à vue samedi soir dans le cadre de l’enquête, puisqu’il semblerait qu’elle soit la destinataire des vidéos envoyées par l’ancien secrétaire d’État. De plus, alors que Me Juan Branco avait été désigné par Piotr Pavlenski comme son avocat, le bâtonnier de Paris a ouvert lundi une enquête déontologique afin de déterminer s’il peut « poursuivre dans l’intérêt de son client et dans le respect des règles de la profession la défense de M. Pavlenski », mettant en cause des liens de proximité soupçonnés entre Me Branco et le couple à l’origine de la diffusion des vidéos. Après une interview particulièrement houleuse avec la journaliste Apolline de Malherbe lundi 17 février, ce dernier affirme avoir saisi le CSA pour dénoncer une « interview accusatoire », dont la conclusion portait en effet des insinuations sur l’implication de Me Branco dans l’affaire Griveaux.

Mais ce qui se dégage de cette affaire, au-delà des individus, c’est une grave dégradation de la vie politique française. Alors que l’adoption de la loi « pour une République numérique » en 2016 avait permis de punir de deux ans de prison et 60 000 euros d’amende des faits de diffusion de « revenge porn », il semble que la diffusion de documents intimes, quels qu’ils soient, soit devenue une nouvelle arme de décrédibilisation politique particulièrement efficace. On assiste ainsi, selon l’ancienne avocate de Dominique Srauss-Kahn, Me Frédérique Beaulieu, à un effacement de la séparation entre la sphère privée et la sphère publique, phénomène caractéristique des sociétés totalitaires : « La vie privée n’existe plus ou, du moins, il n’y a plus frontière entre vie publique et vie privée. Cela concerne les politiques mais aussi toute la société. ».  Ce phénomène est d’autant plus dangereux qu’il s’accompagne d’un mouvement de moralisation de la vie publique. Or, rappelons-le, la morale et la loi sont deux choses distinctes, et M. Griveaux n’a pas à faire l’objet de condamnations morales dans la mesure où il n’a pas commis d’infraction : « En droit, les choses sont simples. Tout ce qui n’est pas interdit est permis. On peut réprouver moralement un comportement sexuel mais il n’y a pas d’infraction, cela relève strictement de la liberté individuelle ».

Finalement, l’ancien Ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a été désignée par LREM le dimanche 16 février, pour remplacer Benjamin Griveaux en tant que tête de liste dans la course à la mairie de Paris. Ses adversaires fustigent alors une forme de précipitation et d’improvisation de la part de LREM, arguant que la nouvelle candidate ne connaît ni les dossiers ni les programmes, et qu’on ne s’improvise pas candidat en une trentaine de jours. Alors que le parti présidentiel était troisième dans les sondages pour la mairie de Paris, derrière Anne Hidalgo et la candidate LR Rachida Dati, le défi est de taille pour Agnès Buzyn.

C. R.

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