25 janvier 2015 : dans un contexte de crise économique et sociale et de climat politique extrêmement tendu, le parti de gauche radicale SYRIZA – littéralement la « coalition de la gauche radicale » – remporte haut la main les élections législatives, à quelques sièges d’obtenir une majorité absolue au Parlement. Rapidement, les leaders du parti trouvent un accord avec un parti de droite souverainiste afin de former un gouvernement de coalition anti-austérité et relativement eurosceptique. Aléxis Tsipras devient alors Premier ministre de la Grèce, et l’universitaire Yanis Varoufakis est nommé Ministre des Finances. Leur principal objectif est alors d’entamer des négociations avec les institutions européennes afin d’obtenir une restructuration de la dette grecque. Quelques mois plus tard, en juin 2015, après l’échec des négociations, Yanis Varoufakis présente sa démission du gouvernement grec, et entame la rédaction d’un livre qui sortira en 2017 sous le titre Adults in the room et qui relate le déroulement de ce bras de fer entre la Grèce et l’Union Européenne, avec une précision notamment permise par des enregistrements clandestins. La lecture de ce livre choc convaincra le grand réalisateur franco-grec Costa-Gavras d’en faire un film, sorti le 6 Novembre 2019 dans les salles françaises sous un titre éponyme.

Le retour d’un grand nom du cinéma

Le réalisateur octogénaire Costa-Gavras, né en 1933 et promu cette année commandeur de la Légion d’honneur, renoue ici avec les thématiques de ces premiers films qui étaient également bien souvent des thrillers politiques, à l’image de Z sorti en 1969 avec Yves Montand, critique de la répression aveugle des mouvements progressistes en Grèce dans les années 1960, ou encore L’Aveu en 1970, film d’espionnage se déroulant en Tchécoslovaquie communiste. Ces deux films sont par ailleurs également des adaptations de livres. Costa a donc toujours été un réalisateur engagé politiquement, et il n’hésite pas une fois de plus à assumer la subjectivité de son point de vue politique.

Il déclare ainsi à la radio française ne pas se cacher derrière le récit de Yanis Varoufakis afin de simplement retranscrire son expérience sans prendre parti, mais bien prendre le parti du peuple grec et de ses représentants élus, en l’occurrence Aléxis Tsipras. Mais ce n’est pas seulement un film politique : c’est un film humain, où il s’attache dénoncer au sein de la Troïka – le nom que l’on donne aux trois institutions supranationales qui sont intervenues dans les négociations, à savoir la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fond Monétaire International – des personnages cyniques et totalement déconnectés des considérations humaines et sociales.

C’est aussi l’aspect humain qui justifie la curiosité et la sympathie de Costa-Gavras pour le personnage de Yanis Varoufakis, qui est le seul membre du gouvernement Tsipras a avoir démissionné après le référendum du 5 juillet 2015. Le réalisateur affirme enfin que son film se doit d’être un spectacle et de véhiculer des émotions, ce qui relève du défi pour traiter d’un sujet aussi ennuyeux en apparence que des négociations autour d’une restructuration de la dette d’un État.

Une expérience cinématographique à part

Tout comme Yanis Varoufakis, Costa-Gavras s’attache grandement à la véracité des faits et montre tout au long du film une certaine volonté d’exactitude. Les plans du film suivent rigoureusement les évènements tels qu’ils ont été relatés par l’ancien Ministre des Finances grecs sur la base de ses enregistrements. Costa se sert de ce matériau très réaliste pour imbriquer un drame humain plein de suspens au sein d’un discours politique critique du fonctionnement de l’Union Européenne. Le résultat est un film haletant, dont le rythme soutenu et la narration permettent d’aborder avec un certain sens du spectacle des sujets parfois très techniques.

En ce qui concerne le casting, on peut noter l’absence de têtes d’affiche à l’exception d’Ulrich Tukur, acteur allemand qui a déjà joué avec Costa notamment dans Amen (2004), Le Couperet (2004) ou encore Eden à l’Ouest (2008), et qui incarne cette fois-ci Wolfgang Schäuble, alors Ministre des finances d’Angela Merkel. Les autres acteurs sont des acteurs de théâtre, principalement grecs ou bien de la nationalité des personnages qu’ils incarnent. La relative ressemblance physique entre les acteurs et les hommes et femmes politiques qu’ils incarnent renforce la crédibilité du jeu et l’immersion dans le film.

Le récit d’un néophyte de la politique

Yanis Varoufakis évoque la genèse et la fin prématurée de sa carrière politique à l’occasion d’une discussion avec Lawrence Summers, économiste américain anciennement secrétaire au Trésor dans l’administration Clinton et directeur d’Harvard entre 2001 et 2006 :

(Larry Summers) Il y a deux types de politiciens. Ceux qui en sont, les insiders, et ceux qui n’en sont pas, les outsiders. Les seconds privilégient leur liberté de parole pour donner leur version de la vérité. Le prix de cette liberté, c’est d’être ignorés par les insiders, qui prennent les décisions importantes. Les insiders ont un principe sacro-saint : ne jamais se retourner contre leurs pairs et ne jamais dire ce qu’ils font ou disent aux autres. Quel est l’avantage ? L’accès aux informations confidentielles et la possibilité, non garantie, d’avoir une influence sur des personnages et des dénouements essentiels. Alors, Yanis, à quel groupe appartenez-vous ?

-(Yanis Varoufakis) Spontanément, je suis un outsider, ai-je commencé, ajoutant immédiatement : Mais je suis prêt à brider ma nature si ça peut permettre à la Grèce de signer un nouvel accord qui libère notre peuple de sa prison pour dettes. N’ayez aucune crainte, Larry : je jouerai naturellement le jeu aussi longtemps qu’il le faudra pour obtenir un accord viable – pour la Grèce, donc pour l’Europe. Mais si les insiders avec qui je négocie se révèlent incapables de libérer la Grèce de cette éternelle servitude, je n’hésiterai pas à devenir un lanceur d’alerte – à reprendre ma liberté, qui est mon habitat naturel.

Toute la raison d’être du livre qu’il a écrit ensuite peut être résumée dans ce dialogue avec Lawrence Summers : Yanis Varoufakis était prêt à devenir un insider pour tenter de trouver un accord avec la Troïka qui n’écrase pas le peuple grec ; mais si les négociations se révélaient stériles et l’issue finale funeste pour la Grèce, il devrait quitter le gouvernement et redevenir ce qu’il avait été jusque-là, un universitaire et un intellectuel critique des décisions politiques des dirigeants grecs et de l’Union Européenne, ainsi que du système bancaire, ce qui lui avait dû par ailleurs des menaces de mort par le passé.

Yanis Varoufakis est donc à l’origine un outsider de la politique, c’est la raison pour laquelle il sera si choqué du fonctionnement interne de la Troïka, et c’est ce qui justifiera les enregistrements. Le cynisme et le désintérêt total de ses interlocuteurs pour les conséquences humaines et sociales des politiques de rigueur imposées à la Grèce sont une surprise pour lui comme certainement pour la plupart des lecteurs.

La genèse de l’engagement politiquement

Comment un homme comme Yanis Varoufakis, économiste ayant enseigné dans plusieurs universités étrangères et s’étant toujours tenu à l’écart de la politique, se retrouve-t-il Ministre des finances du gouvernement Tsipras en janvier 2015 ? En 2012, une vague de suicides en Grèce commence à alerter la presse internationale sur l’ampleur de la crise économique. C’est à cette époque qu’on voit émerger la notion de « boîtes noires ». Pour Varoufakis, certains produits financiers complexes sont des « super boîte noires » complètement incompréhensibles par la plupart des individus. Les clés de ces réseaux sont l’exclusion et l’opacité. La crise du 2008 découle du dysfonctionnement de ces super boîtes noires. Après qu’un accord de « renflouement » qu’il juge complètement inique ait été signé par la Troïka en mai 2010, transformant la Grèce en ce qu’il appelle le « Renflouistan » ou la « prison pour dettes », Varoufakis entreprend de critiquer publiquement les accords signés avec l’Union Européenne et déclare publiquement que la seule solution pour une sortie de crise est la restructuration de la dette grecque. La critique de la politique économique des gouvernements grecs successifs s’accompagne d’une critique de fond du fonctionnement de l’UE :

L’insuffisance du développement, la mauvaise gestion et la corruption endémiques de la Grèce expliquent sa fragilité économique permanente. En revanche, son insolvabilité, plus récente, est due aux défauts de fabrication fondamentaux de l’Union européenne et de son union monétaire, autrement dit l’euro. A l’origine, l’Union européenne était un cartel de grandes entreprises conçu pour limiter la concurrence entre les principales industries lourdes d’Europe et s’assurer des marchés dans les pays périphériques – l’Italie et, plus tard, la Grèce. Les déficits de pays comme la Grèce étaient le reflet des excédents de pays tels que l’Allemagne. Tant que la drachme était sous-évaluée, les déficits étaient maîtrisés. Mais le jour où la drachme a été remplacée par l’euro, les prêts des banques françaises et allemandes ont envoyé les déficits grecs dans la stratosphère.

Seulement, le discours de Varoufakis reste relativement inaudible jusqu’aux élections législatives de janvier 2015, qui consacrent la victoire de SYRIZA, mouvement d’extrême-gauche dont Varoufakis s’est progressivement rapproché à la suite de rencontres avec certains de ses cadres dont le jeune Aléxis Tsipras.

Conversations entre adultes

La partie la plus fascinante du récit de Yanis Varoifakis, c’est sans aucun doute les comptes-rendus des négociations avec les dignitaires de la Troïka ou encore les Ministres des finances français – à l’époque, Michel Sapin – et Allemand – Wolfgang Schäuble, qui sera l’un des adversaires les plus intransigeants et les plus cyniques de la délégation grecque. Le décalage entre les discours publics des responsables politiques et ce qui se dit lors des réunions privées est l’un des éléments les plus frappants du livre.

A titre d’exemple, une terrible humiliation infligée par Michel Sapin à Yanis Varoufakis : après lui avoir promis en privé de soutenir la position grecque face à l’Allemagne, le Ministre français prend le pas opposé lors d’un discours public, en la présence de Varoufakis. Scandalisé, ce dernier lui demande quelques heures plus tard : « Qui êtes-vous ? Où est passé le Michel que je connaissais ? ». Et Michel Sapin de répondre, avec cynisme et dans un constat d’impuissance totale : « Yanis, il faut que vous compreniez. La France n’est plus ce qu’elle était. »

Mais l’échange le plus marquant du livre est sûrement la dernière confrontation entre Wolfgang Schäuble et Yanis Varoufakis, après plus de cinq mois de négociations stériles :

La seule façon d’avancer était d’oublier la rhétorique et la raison, et d’en appeler à l’homme.

-Vous pourriez me rendre un service, Wolfgang ?

Il a hoché la tête chaleureusement.

-Vous êtes aux commandes depuis quarante ans. J’y suis depuis cinq mois à peine. Vous savez, puisque nous nous connaissons un peu, que je lis avec intérêt vos articles et suis vos interventions depuis la fin des années 1980. Oubliez que nous sommes ministres. Je voudrais vous demander de me conseiller. Pas de me dire ce que je dois faire. De me conseiller. Vous m’accorderiez cette faveur ?

Il a hoché la tête de plus belle, sous le regard vigilant de ses suppléants. Je l’ai remercié, précisant bien que je voulais avoir son avis d’homme d’État aguerri, pas d’homme de pouvoir.

-Est-ce que vous signeriez le MoU [Memorandum of Understanding, le nouveau plan d’austérité pour la Grèce] si vous étiez à ma place ?

Je m’attendais à ce qu’il me réponde que, vu les circonstances, il n’y avait pas d’alternative, suivi par les arguments absurdes habituels. Pas du tout. Il a longuement regardé par la fenêtre. Pour Berlin, c’était une journée chaude et ensoleillée. Il s’est détourné, et sa réponse m’a stupéfié :

-En tant que patriote, non. Le MoU n’est pas bon pour la population grecque.

Schäuble admet lui-même, dans un accès de sincérité, qu’il n’accepterait pas l’accord dont il a défendu depuis des mois toutes les clauses les plus exigeantes pour la Grèce. Ce court échange est à l’image du livre et du film : il apporte une vision réaliste du déroulement d’une négociation politique tout en y incluant une dimension humainement tragique. C’est pourquoi, rien que pour les scènes de confrontations entre la délégation grecque et la Troïka, le visionnage de Adults in the room est particulièrement instructif.

C. R.

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